Briançon

Et la République des Escartons :

Histoire et patois (Page 3/4)

 

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2.3.3. Substrats et superstrats

2.3.3.1. Termes d’origine substratique

Comme il a plusieurs fois été répété, l’ancien territoire des Escartons se trouve en plein milieu de la région peuplée par les Ligures. De leur langue, ils ont laissé un important nombre de mots et de tournures. La majorité d’entre eux sont également passés dans le français régional. Il s’agit le plus souvent de termes touchant à la vie rurale en montagne, tels que dans le tableau 20 :

(Les mots indiqués en premier sont ceux de Bellino, sauf si indiqué)

Tableau 20 :

Mot français

Fr. régional

Patois de Bellino

Variantes

tronc creusé, flaque d’eau

bachas

[ba'ʧas]

VSP [ba'ʧε], Névache [ba'tsa]

faux

 

[daj]

Vallouise [dal], Prelles [dεj], VSP [dε], Monêtier ['dεjə], Névache [da], Puy-St-A. [daʎ], Queyras [daj], Pragelato [dɒʎ]

taupe

 

 

[daR'b̃un]

Névache [dar'b̃ɔn], Queyras [tra'p̃un], VSP ['tɔpo]

brebis

 

[fe'o], pl : [fe'εs]

VSP [fjo], pl : [fja], Queyras ['fœo], ['fεjə], [fyw], Névache [fjo]

mangeoire

 

['kRypjo]

 

dalle de pierre

lauze

['lawzo]

 

puce

 

['ɳero]

 

vallon

combe

['k̃umbo]

 

averse

raïsse

['Rajso]

 

garçon, fils

 

VSP [mən'di]

Queyras [mεn'dik], le Monêtier/ Oulx [bɔt] (pl: [bɔs]), Névache [mεj'nas]

fille

 

VSP [mən'djo]

 

épine

 

Arvieux [skwεt]

St-Véran [εs'kwεt], Aiguilles [εs'pina]

 

A propos des mots ['kumbo], le vallon et [daj], la faux (en gavot [daw]), Ladoucette les rapproche du sanskrit «kumbā» et «dala». Si prétendre comme lui, que les mots sont des emprunts au sanskrit semble complètement fantaisiste, la comparaison en revanche, pourrait, si le mot est vraiment d’origine ligure, donner une indication en faveur de l’appartenance du ligure à la famille indo-européenne.

Un des faits les plus révélateurs de l’aire géographique d’usage des mots d’origine ligure est, qu’ils sont communs à toute la partie occidentale des Alpes. Ainsi, si le mot taupe se dit [dar'b̃ɔn] ou [ðar'b̃ɔ] en savoyard. Il en va ainsi pour tous ces mots. La majorité des mots d’origine ligure concerne à des termes propres à la vie alpine, tels que noms d’animaux ou qualificatifs pour le relief. Ces mots seraient parvenus à rester dans la langue, parce que le latin, langue non adaptée à ce genre de vocabulaire, dut les lui emprunter. C’est ainsi que la langue ligure vit encore dans nos Alpes, grâce à quelques termes spécifiques, conservés dans des patois relativement conservateurs et riches de nombreux termes et éléments morphologiques prélatins.

 

2.3.3.2. Un superstrat français écrasant

La langue française a très nettement influencé les parlers des anciens Escartons. Est-il nécessaire de rappeler que le pouvoir central français a, pendant plus de cinq siècles, plus convoité cette région frontalière et charnière, que le reste des Alpes du Sud. De plus, les Briançonnais étaient des gens généralement bien instruits et il est clair que l’usage de la langue française devait être autant courante en Briançonnais que ce qu’elle l’était à Chambéry.

Le récent déclin de l’usage des patois s’est fait au profit de la langue française. Cette dernière s’est imposée dans les vallées françaises du Briançonnais, petit à petit depuis le début du XXème siècle. A Villard-St-Pancrace, par exemple, c’est avec la seconde guerre mondiale que le patois a cessé d’être transmis aux nouvelles générations. Son usage est aujourd’hui bien restreint et lorsqu’on parvient encore à l’entendre parler, il apparaît bien francisé…

Quand on sait à quel point la politique linguistique française a été défavorable aux patois, on comprend sans problème pourquoi la langue n’a plus été transmise. La langue française était jugée beaucoup plus riche et prestigieuse que le patois. C’était le français qu’il fallait savoir pour pouvoir réussir dans la vie car il était déjà depuis longtemps la langue dominante, dans une véritable situation de diglossie. Il est donc clair que dans ce contexte, la variété haute devient la langue de référence. Offrant plus de vocabulaire, elle a marqué de façon permanente les patois.

Certains termes ont disparu : tombés à jamais dans l’oubli, ils ont été remodelé à partir du français. Il en va de même pour des mots d’usage récent, comme [a∫u∫ja'∫j̃un] (association). Tous ne sont pas forcément adaptés, parfois, les locuteurs choisissent de les laisser tels quels, par manque d’inspiration peut-être. Il est vrai qu’il apparaît bien difficile pour un patoisant octogénaire de traduire des termes comme ski, télévision, bibliothèque ou célibataire. Il peut y avoir adaptation, d’après les règles de prononciation du patois, comme [televi'zj̃un] ou [biblio'tεko], ou simple emprunt, le mot demeurant tel quel dans la langue.

 

2.3.3.3. Influences de l’italien

Du côté italien, le cas est bien moins dramatique, puisqu’en effet, les patois sont encore pratiqués couramment dans la rue, comme à la maison. Les érudits locaux s’empressent toutefois de pourvoir leur langue de tous les termes récents, qu’ils prennent soin de modeler afin qu’ils soient dits conformément à ses règles phonétiques. C’est à la langue française et uniquement à elle qu’ils choisissent toujours d’emprunter le mot, à moins bien sûr que l’usage du mot italien se soit généralisé depuis longtemps. Ils se justifient en montrant combien les Vallées Cédées sont restées fortement attachées à la France.

Il y a, de chaque côté de la frontière, des traits qui font que l’une et l’autre des deux langues dominantes ont marqué leur présence sur les dialectes. Pour citer l’exemple le plus flagrant : dans toutes les vallées situées du côté italien, les groupes consonantiques du type /kl/, /bl/, /pl/ ou /fl/ sont passés à /kj/, /bj/, /pj/ et /fj/, comme en italien.

Tableau 21 :

Français

Patois de VSP

Italien

Patois de Bellino

clé

[klaw]

chiave ['kjave]

[kjaw]

brouillard

['nεblo]

nebbia ['nεbbja]

['nεbjo]

il pleut

[la plyw]

piove ['pjɔve]

[la pjow]

doucement

 

pianpiano

[pj̃ɔnpj̃ɔn]

plan

[plãn]

piano [pjano]

[pj̃ɔn]

fleur

[fluR]

fiore ['fjore]

[fjur]

               

A Bellino, comme dans les deux autres anciens escartons, l’italien a depuis le siècle dernier, fortement marqué le patois. De nombreux mots et expressions ont été calqués sur l’italien, comme par exemple :

Tableau 22 :

Français

Patois de VSP

Italien

Patois de Bellino

fou

[fwa]

matto ['matto]

[mat], [fwɔl]

s’en aller

[s̃øn a'na, sna'na]

andare via [an'dare 'via]

[a'nar 'vjo]

toujours

[tu'dʒu]

sempre ['sεmpre]

['sεmpRə]

peut-être

[b̃øn'ʎεw ], [bə'ʎεw]

magari [ma'gari]

[ma'garo], [blow]

tout de suite

[də'∫ito]

subito ['subito]

[sy'bit]

oui

[ɔj]

già (= sì) [dʒa]

[dʒa], [bo]

j’aime

[(a l)'amu]

mi piace

[mi 'pjaʧe]

[me 'pjas]

je t’aime

[a 'tamu (b̃øn)]

ti voglio bene [ti'vɔʎo 'bεne]

[a te 'vɔʎ b̃εn]

troisième

[tRwa'ʒjεm]

terzo ['tεrtso]

[tεrs]

quatrième

[katRi'jεm]

quarto ['kwarto]

[kwaRt]

cinquième

[∫iŋ'kjεm]

quinto ['kwinto]

[k̃int]

sixième

[∫jεj'zjεm]

sesto ['sεsto]

[sεst]

quatre vingt

[katRə'ṽin]

ottanta [ot'tanta]

[y't̃onto]

quatre vingt dix

[katRə'ṽinde]

novanta [no'vanta]

[nu'r̃onto]

 

Dans le Queyras, on rencontre également quelques expressions empruntées à l’italien telles que [zbRi'gaw], dépêche-toi, du verbe «sbrigarsi» ; [s lə'var lu ʧa'pεl], ôter son chapeau, à comparer avec l’expression «levarsi il capello» ; [brut], laid, de l’italien «brutto».

A Pragelato, plusieurs mots anciens ont été perdus, au profit du mot italien ou piémontais (exemples cités par Monica Berton) :

Tableau 23 :     

Français

Pragelatese

Italien

Piémontais

Pragelatese moderne

repas

[di'dz̃ε]

colazione [kola'tsjone]

[kula'sjun]

[kula'∫j̃u]

cuisine

[mi'z̃ɔ]

cucina [ku'ʧina]

[ky'zina]

[ky'zinə]

colline

[sa'rεt]

colline [kol'line]

[ku'lina]

[ku'linə]

pinceau

[pin'sεl]

pennello [pen'nεllo]

[pe'nεl]

[pe'nεlə]

auriculaire

[pə'ʧo dε]

mignolo ['miɲolo]

[miɲu'lin]

[miɳu'l̃i]

tranche (de pain)

['lεtsə]

fetta (di pane) ['fεtta]

['føtta]

['fettə]

carotte

[pas'tuddə]

carota [ka'rɔta]

[ka'rɔta]

[ka'rottə]

frisette

[fRi'z̃ɔ]

ricciolino [ritʧo'lino]

[rizu'lin]

[rizu'l̃i]

 

Il est fréquent d’entendre dire, que les patois des Alpes ressemblent à l’italien. Evidemment la proximité de la frontière fait croire à beaucoup de monde que de l’autre côté, la langue toscane ressemble beaucoup aux parlers gavots, et notamment ceux du Briançonnais. Si l’on écoute certains patoisants, de nombreux mots seraient identiques. Or, si l’occitan alpin connaît bel et bien, des points communs avec le piémontais (et encore plus pour les patois des Vallées Cédées), il est un point qu’il faut à jamais souligner. L’italien tel qu’il est aujourd’hui parlé, à Turin, comme dans toute la péninsule, provient à la base de Toscane. Car c’est en effet la langue de Dante, Pétrarque et Boccaccio qui fut choisie lors de l’unification du pays. Elle jouissait en effet de plus de prestige, littéraire et culturel que les parlers de villes comme Rome, Naples ou Milan.

L’occitan, quant à lui, appartient au groupe gallo-roman, certes, assez proche des parlers gallo-italiens de la plaine du Pô. Mais avant tout, il se situe, de par sa variété, à l’intermédiaire entre le français et le catalan. L’occitan et le catalan ne sont en fait pas si différents l’un de l’autre, puisqu’ils ne se seraient séparés que tardivement. Et si nous comparons toutes ces langues, nous nous apercevons sans conteste que l’occitan est également proche par le vocabulaire, de l’espagnol et du catalan. Certaines formes sont même beaucoup plus proches de ces deux langues que de l’italien. Voyons donc cela, avec un petit nombre de mots, parmi les plus révélateurs de ce fait.

Tableau 24 :

Français

Espagnol

Catalan

Occitan

(Gavot)

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