Briançon

Et la République des Escartons :

Histoire et patois (Page 3/4)

 

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2      Les langues en Briançonnais

 

2.1         A la croisée des langues

2.1.1. Une région charnière

2.1.1.1. Occitan ou Franco-provençal ?

La situation linguistique du Briançonnais a pendant longtemps constitué un problème. En effet, les différents spécialistes de la langue occitane se sont souvent posés la question à savoir, si le Briançonnais se trouve en zone occitane ou franco-provençale. Dans une étude réalisée en 1961, G. Tuaillon a établi que la limite nord du parler provençal (en l’occurrence occitan), jouxtant avec le domaine franco-provençal du Dauphiné et de la Savoie, coïncidait exactement avec la limite nord du département des Hautes-Alpes, du moins en ce qui concerne le Briançonnais. En revanche, M. Bouvier s’est appuyé sur un critère différent (l’emploi systématique du pronom personnel sujet) a quant à lui, situé la limite nord du provençal un peu plus au Sud de celle de G. Tuaillon.

Ainsi, d’après M. Bouvier, on parlerait savoyard à Aiguilles et à Villard-St-Pancrace, alors que les patois de St-Véran et de la Vallouise seraient pour leur part rattachés à l’occitan alpin. Cette théorie n’est pas très crédible, surtout lorsqu’on considère que l’intercompréhension existe entre les patois de ces villages alors qu’avec des patois savoyards, elle est quasiment nulle. C’est donc bien la théorie de G. Tuaillon qui s’est avérée être la plus juste. Mais il n’en demeure pas moins que les parlers du Briançonnais possèdent de nombreux traits qui les différencient sensiblement des patois provençaux alpins parlés plus au Sud. Il existe en effet chez les provençaux, une certaine manie de désigner péjorativement des habitants de Briançon comme des savoyards.

 

 2.1.1.2. Petite histoire des langues parlées en Briançonnais   

Langues prélatines :

Avant l’arrivée des Romains dans les Alpes Cottiennes, deux langues ont dû être parlées par les populations locales :

                -Le ligure (ou plus exactement le vagien ligure), comme il a été vu, d’origine assez floue. L’appartenance de cette langue à la famille indo-européenne n’a pas été prouvée et cela demeure difficile étant donné que seuls quelques mots sont restés dans la langue. Si la toponymie permet de définir l’aire linguistique du ligure, elle n’apporte que de maigres informations à propos de son origine. Cette langue n’était peut-être pas unie et l’on peut présager plusieurs dialectes. Nous savons déjà que différentes tribus vivaient dans la région : les Brigiani ou Brigantii et les Quariates notamment, parlaient peut-être des dialectes différents mais compréhensibles l’un de l’autre. Le nom même de Briançon (Brigantio) a été rapproché par A. Dauzat, de celui de Bregenz (Brigantia), dans le Vorarlberg, au bord du lac de Constance. S’il y avait un rapport direct entre les deux toponymes, il se pourrait que les Ligures soient venus de l’Est.

                -Le gaulois, langue celte, ou plus précisément, une variété de gaulois. Les Caturiges, le principal peuple celte établi sur le territoire actuel du département des Hautes-Alpes pourrait être venu de l’Est, de la région des lacs, au Nord de la pleine du Pô. Il s’agirait donc de Gaulois Cisalpins. Là encore, l’origine exacte des Caturiges demeure assez difficile. Lorsqu’on traite de la Civilisation Celto-ligure, cela induit qu’il doit y avoir une langue qui se soit imposée à une autre. Les Ligures auraient peut-être adopté la langue des Celtes, arrivés plus tardivement. Un phénomène de créolisation a en tout cas dû s’effectuer, étant donné que les dialectes parlés de nos jours comptent des mots des deux origines.

Il y aurait également un substrat plus ancien, mais il est bien difficile de l’identifier. F. Bourdier donne deux ethnies, qu’il désigne comme Alpins, d’origine ouralo-altaïque, vivant dans les Alpes et la plaine du Pô et comme Méditerranéens (apparentés aux Dravidiens du Sud de l’Inde), vivant entre autres, en Provence. Ces substrats préceltiques auraient laissé quelques traces dans la toponymie, restées sous la forme de racines polymorphes, surtout dans des noms de montagne.      

Le latin :

C’est par le biais de l’administration que la langue latine a pu pénétrer dans des contrées comme le Briançonnais. Comme il a été vu, ce n’est que sous Néron que le pouvoir de Rome a commencé à s’exercer sur la région. Il apparaît donc clair que le latin a cohabité quelques temps avec la langue ligure, avant de la supplanter complètement. Etant la première langue écrite apparue en Briançonnais, il apparaît clair qu’elle s’installa bien solidement dans la région et que les populations l’adoptèrent rapidement. Un bilinguisme dut très certainement exister les premiers temps, suivi éventuellement d’une forme de diglossie. Le nombre important d’inscriptions retrouvées écrites en latin (comme celle des Escoyères), atteste d’un usage courant de la langue, mais il est bien difficile de dire à quelle époque les populations paysannes l’ont adopté.

L’occitan :

Il est bien entendu que le latin n’était plus parlé par les populations locales depuis bien longtemps. Le premier texte écrit en provençal alpin trouvé dans les Hautes-alpes est une charte de la Chartreuse de Berthaud, datant de la fin du XIIème siècle. D’autres documents retrouvés, datant d’un peu plus tard, sont encore écrits en latin, mais certaines traces de langue vulgaire y apparaissent. A Briançon, un état des sommes dues pour des armures ainsi qu’une lettre aux syndics, datés respectivement de 1432 et 1495 sont écrits en langue vulgaire. Pour ce qui est de la Charte de 1343, le texte original est en latin. S’il fut traduit en français dès le début du XVIème siècle, aucun document parlant d’une traduction en langue vulgaire n’a été trouvé.

L’occitan est resté d’usage courant du côté italien mais autour de Briançon, sa situation est fortement en danger. Si l’Italie a reconnu en 1999 un statut de minorité aux occitanophones, les politiques linguistiques de la France ne lui ont toujours pas été favorables. Toutefois, le 21 septembre 2002, plusieurs mouvements provençaux, se sont accordés pour signer la Déclaration de Briançon (Deiclarasioun ëd Briansoun). Ce texte reconnaît un statut de langue polynomique au provençal. Ces mouvements, proches du Félibrige partent sur un principe de sauvegarde de toutes la variétés de l’occitan parlées à l’Est du Rhône. Si ce texte peut se prévaloir d’être d’une utilité certaine face au déclin de nombreux patois en danger d’extinction, un point demeure toutefois critiquable. Pour palier à certains mouvements occitanistes indépendants, particulièrement influents dans les vallées occitanes du Piémont, toute appartenance à un domaine linguistique occitan commun a été rejeté. L’opposition entre les académies du Félibrige et l’Institut d’Estudis Occitans de Toulouse semble loin d’être abolie…

Le français :

Le romaniste P. Meyer a précisé que l’usage du latin dans les actes administratifs continua en Dauphiné jusque vers 1540, soit beaucoup plus tard qu’en Provence. Dans les villages, le français a fait son entrée juste avant la première guerre mondiale. Toutefois, si la majorité des enfants nés par la suite ont rapidement appris le français, leur langue maternelle restait leur patois et c’était encore de loin, celle qu’ils utilisaient. La langue française s’est finalement imposée partout et définitivement, après la deuxième guerre mondiale. La majorité des enfants nés à partir des années cinquante n’ont appris que le français. La diglossie français/patois qui s’était établie n’a pas duré très longtemps puisque la variété considérée comme basse n’a plus été transmise.

Sur le versant italien, le cas est encore différent parce que la langue française n’a connu un destin parallèle que jusqu’au XIXème siècle. Par la suite, le français s’est maintenu par la volonté des habitants ou grâce à l’émigration vers Briançon. Si la langue française était officielle en Piémont entre 1831 et 1849, à partir de 1860, avec l’unification italienne, son usage a été de plus en plus réduit. Aujourd’hui, les habitants de ces vallées sont reconnus comme minorité francophone, au même titre que ceux du Val d’Aoste.

L’italien :

La langue italienne est arrivée assez récemment, mais uniquement dans les Vallées Cédées. Ce n’est vraiment qu’avec l’unité de l’Italie que la langue s’est imposée. Avec son arrivée, les noms de lieux ont généralement été italianisés (Oulx>Ulzio, Bardonnèche>Bardonecchia, Château-Dauphin>Casteldelfino, etc.). Comme en France, c’est avec l’enseignement que la langue s’est petit à petit imposée. Les dialectes ont toutefois continué d’exister, comme dans tout le reste de l’Italie, bien qu’ils n’étaient pas très bien traités sous Mussolini. Aujourd’hui, les patois sont encore vivaces et parlés quotidiennement, en revanche, l’italien fait presque l’unanimité de l’affichage.

 

2.1.1.3. L’influence sarrasine

Les Sarrasins, malgré leur présence discrète (en dehors du cadre des pillages !), ont laissé un nombre assez important de termes. Parmi le plus courant, nous pouvons citer la racine frais- des toponymes Fraisse, Fressinières, Fressinet, Frassini, Frainet ou Fresne. Leur principale forteresse basée en Provence, Fraxinet, avait un nom de la même origine. Le rapport avec le nom du frêne (FRAXINUm) reste encore à rapprocher de ces symboles de la présence sarrasine. Les Sarrasins laissèrent également quelques autres termes tels que les danses populaires dites «du sabre», connues sous les noms de «Bacchu-Berr» (à Pont-de-Cervières) ou en italien, gli Spadari (à Fenestrelle). D’autres toponymes se rencontrent, ne laissant cette fois aucun doute, comme par exemple : Rif, Beth, Vio du Sarrasin. Dans les patois, comme à Pragelas, le mot [sara'z̃in] est utilisé pour réprimer un enfant turbulent. D’autres termes de ce patois comme ['vεsə], chien, [ma'jusə] et [a'jεddrə], signifiant respectivement fraise et myrtille, proviendraient également de l’arabe. Ladoucette ajoute une liste de mots en les comparant au vocable arabe, dont nous pouvons citer quelques entrées : ['sεro], grenier / aire ou [sa'bato], savate / chaussure.

 

2.1.1.4. Des langues en déclin

De nos jours, la situation linguistique du Briançonnais est assez complexe. D’un côté de la frontière, on utilise couramment et presque exclusivement la langue française. Les dialectes occitans (patois), ne sont plus utilisés dans la vie quotidienne ou alors occasionnellement que par quelques personnes, souvent âgées. En voie d’extinction, les patois ont connu, ces dernières années, un sursaut d’intérêt de la part des populations locales, soucieuses de sauvegarder ce précieux patrimoine. On fonde des clubs de patoisants, on essaie d’indiquer le nom des villages en patois, d’élaborer des lexiques, de donner des cours, d’écrire des poésies ou encore de retrouver de vieilles chansons. C’est un peu d’espoir, dans une bibliothèque en feu…

Cependant, et cela pourrait, si l’on se presse, constituer le salut des patois de Briançon et du Queyras. De l’autre côté de la frontière, les patois sont encore très vivaces. Certes, ils ne sont pas non plus au mieux de leur forme, mais encore très utilisés, dans de nombreux domaines de la vie quotidienne. L’italien est bien entendu la première langue des habitants des vallées du Piémont Occidental, mais ils semblent tenir à développer une situation de bilinguisme. Déjà, on entend parler occitan dans les rues de Fenestrelle ou de Casteldelfino, côté français, ce n’est pas le cas. 

Tableau 1 : Compétences linguistiques des Briançonnais (d’après Telmon et Canobbio):

Code linguistique

Aire gallo-romane

Aire gallo -italique

France

Italie

Italie

Français écrit

¢

¦

£

Français régional parlé

¢

¦

£

Italien écrit

£

¢

¢

Italien régional parlé

£

¢

¢

Piémontais parlé

£

¦

¢

Parler gallo-roman

¦

¢

£

Légende :

¢ langue pratiquée couramment et quotidiennement par toute la population

¦ langue pratiquée par une partie seulement de la population

£ langue non pratiquée et non comprise en majorité

 

Comme le montre le tableau 1, les compétences linguistiques sont différentes d’un côté et de l’autre de la frontière. En fait, en Italie, les trilingues sont nombreux, maîtrisant à la fois le patois de leur village, le français et l’italien. D’autres encore connaissent le piémontais. Ce fait n’est guère dû qu’à une infiltration du langage des plaines sur la montagne. En effet, un montagnard désirant travailler avec les gens de la plaine doit généralement adopter leur langue. S’il est indéniable que les parlers piémontais ont influencé les patois occitans, ceux-ci n’en ont pas moins gardé leur originalité. Ce n’est qu’une question d’infiltration.

Toutefois, si l’on quitte l’aire linguistique gallo-romane (soit la zone occitane), on s’aperçoit que la population ne parle plus qu’italien et piémontais. A l’inverse, du côté français, seul le français et les patois (quoique partiellement) sont connus et pratiqués. En réalité, les patois sont relégués dans une position vraiment défavorable. Il est très difficile d’établir des statistiques sur le nombre de patoisants vivant encore en Briançonnais, mais en tout cas, il est clair que leur nombre est très nettement inférieur à celui des vallées italiennes.

 

2.2         Etude comparative des patois des Escartons

2.2.1. Une approche difficile

2.2.1.1. Présentation des points d’enquête

Le Briançonnais est une région charnière entre trois aires dialectales (occitan, franco-provençal et piémontais), sur laquelle sont venues s’imposer deux autres langues (le français et l’italien), par implication politique de pouvoirs lointains. Si de nos jours, ces deux dernières langues sont incontestablement les plus pratiquées, les dialectes restent, comme il a été vu, encore parlés, bien qu’en sérieuse voie de disparition dans certains villages.

Pour le présent travail, n’ayant pas les moyens d’effectuer des enquêtes dialectologiques dans de nombreux villages, le choix s’est porté sur celui de Villard-St-Pancrace. Ce village, jouxtant la ville de Briançon et connaissant un patois aux formes particulièrement éloquentes, a été choisi d’une part, à cause de sa proximité de Briançon, ancienne capitale des Escartons ; et d’autre part, pour une cause plus personnelle, puisque j’en suis originaire. C’est donc auprès de mon grand-père, M. Louis Colomban, que j’ai eu l’occasion d’effectuer une enquête dialectologique, dans le cadre du projet de l’ALMURA. La base ainsi obtenue m’a servie de base de donnée qui, ajoutée à mes propres connaissances dans ce patois, m’ont permis d’étudier cette langue. Le patois de Villard-St-Pancrace (abrégé en VSP) constitue le principal point de référence de l’étude qui suit.

Au sujet du principal informateur de mon enquête, il apparaît important d’apporter quelques précisons. M. Louis Colomban est né en 1917 à Villard-St-Pancrace et y a passé presque toute sa vie. Durant sa jeunesse, il a vécu quelques temps chez sa sœur aînée, à St-Pierre-d’Argençon, près d’Aspres-sur-Buëch, dans le Sud des Hautes-Alpes. Il a effectué son service militaire parmi les chasseurs alpins dans le Queyras, juste avant que la Seconde Guerre mondiale n’éclate. Ces deux situations l’ont inévitablement confronté à d’autres patois que celui de son village. Plus tard, il s’est marié avec Raymonde Roul de Villard-St-Pancrace (née en 1927), non locutrice du patois. C’est ainsi qu’il a cessé de pratiquer le patois dans sa vie familiale. Comme tout autour de lui à l’époque, cette langue n’a plus été transmise aux enfants. Sa pratique du patois ne s’est alors presque plus faite qu’avec d’autres habitants du village, en majorité plus âgés. De nos jours, il ne le pratique pratiquement plus.  

De plus, et ce, dans le but de servir d’exemple aux phénomènes liés à l’intercompréhension entre deux patois, j’ai enregistré une conversation entre M. Colomban Louis et M. Roux Ambroise, vivant à Villard-St-Pancrace, mais originaire de Puy-St-Vincent, au dessus de Vallouise. M. Roux Ambroise est plus jeune de quelques années que M. Colomban. Il semble encore pratiquer souvent son patois, notamment au sein d’un club situé à Prelles, le village voisin. Cette expérience s’est avérée être un succès, à la fois sur le plan linguistique, étant donné l’aspect vivant de la langue, mais également sur un plan ethnologique, puisque mettant en situation deux personnes parlant des patois différents.

Ensuite, inspiré par les recherches de  J.-A. Chabrand et A. de Rochas-d’Aiglun, datant certes de 1877, mais remarquablement bien présentés, j’ai décidé d’effectuer un travail de description polymorphique de la langue des Escartons. Basé sur les patois du Queyras, cette œuvre m’a servi de référence pour l’escarton du Queyras. Sachant que l’intercompréhension est possible sur la totalité du domaine, l’appellation couramment retenue de dialectes ou patois des Escartons se veut d’être assimilée à une seule langue commune aux Escartons.

L’œuvre importante de J.-L. Bernard, intitulée «Nostro Modo, parler d’un monde alpin entre Provence et Piémont» (1982) concernant les patois du Castellar, l’ancien escarton de Château-Dauphin et plus particulièrement, celui de Bellino (Blins ou Bellin en français), le village le plus méridional des Escartons, également un des