1.3 Aspects
culturels et ethnologiques
1.3.1 Des vallées tournées vers l’amont
1.3.1.1. Les Escartons : une fédération indépendante
[Carte de la
République des Escartons: afficher]
La République des
Escartons (ou Grand Escarton de Briançon), était subdivisée en cinq escartons
(quatre à l’origine), regroupant chacun un nombre variable de
communautés dont nous allons dresser la liste (les noms en gras indiquent
les chefs-lieux) :
-Escarton de Briançon 12
communautés : Briançon, Cervières, le Monêtier, Névache,
Puy-St-André, Puy-St-Pierre, la Salle, St-Chaffrey, St-Martin-de-Queyrières,
Val-des-Prés et Montgenèvre, Vallouise et Villard-St-Pancrace.
-Escarton du Queyras
7 communautés : Abriès, Aiguilles,
Arvieux, Château-Queyras (et Ville-Vieille), Molines, Ristolas et
St-Véran.
-Escarton de Château-Dauphin ou
Castellar
4 communautés : Bellin (Bellino),
Château-Dauphin (Casteldelfino), la Chenal (Chianale) et
Pont (Pontechianale).
-Escarton d’Oulx
22 communautés : Les Arnauds,
Bardonnèche (Bardonecchia), Beaulard, Bousson, Césanne (Cesana-Torinese),
Champlas-du-Col, Chaumont (Chiomonte), Désertes, Exilles, Fenils,
Mélézet, Millaures, Mollières, Oulx (Ulzio), Rochemolles,
Rollières, Salbertrand, Sauze-de-Césanne (Sallice di Cesana),
Sauze-d’Oulx (Sallice d’Ulzio), Savoulx, Solomiac et Thures.
-Escarton du
Pragelas ou Valcluson
6 communautés : Fenestrelle,
Méan (Meano), Mentoulles, Pragelas (Pragelato), Roure (Roreto
Chisone) et Usseaux.
Soit, au total, cinquante et une communautés,
ce chiffre n’ayant toutefois rien d’absolu, puisqu’au cours des siècles,
plusieurs communautés furent divisées ou réunies, pour diverses raisons
administratives ou religieuses (à l’origine, Oulx et Valcluson étaient réunis,
mais se séparèrent lors des guerres de religion). Il est en tout cas certain
que ces divisions n’aient pas été faites de façon aléatoire. En effet, comme
l’ont prouvé J. Tivollier et P. Isnel pour le Queyras, ce découpage remonterait
aux municipes de l’époque romaine.
Clavière et Montgenèvre auraient été
des communautés à part en entière à la suite du Traité d’Utrecht (voir plus
bas). De même, pour les escartons de Pragelas et de Château-Dauphin, plusieurs
découpages sont attestés. Si C. Maurice, cite pour le premier, cinq communautés
et quatre pour l’autre, A. Guillaume en revanche, en compte deux de plus pour
le Pragelas et seulement trois pour Château-Dauphin. Ainsi, Pont et la Chenal
se seraient rapidement regroupées (aujourd’hui la commune s’appelle d’ailleurs Pontechianale
et regroupe les hameaux (frazioni) de Chianale, Genzana, Maddalena,
Castello et Villaretto). Le nom de Pont n’existe plus. Pour le
Valcluson, A. Guillaume ajoute les communautés de Pourrières (entre Pragelas et
Usseaux) et de Granges de Beck, qu’il nous a été impossible de situer
(peut-être Sestrière). Pour les autres escartons, notamment pour celui d’Oulx,
où les communautés étaient les plus nombreuses, il y a eu peu de variantes.
Toutefois, si aujourd’hui la plupart des communautés sont devenues des
communes, autour d’Oulx, beaucoup ne sont plus que des hameaux. Les communautés
de Bousson, Thures, Mollières, Solomiac, Fenils et Désertes ont été rattachées
à Cesana-Torinese. Celles de Beaulard et Savoulx (A. Guillaume donne
Signols, hameau voisin) ont été rattachées à Oulx. Celles de Rochemolles,
Millaures, Mélézet et les Arnauds (ces deux dernières communautés auraient déjà
été regroupées avant) sont aujourd’hui des hameaux de Bardonecchia.
Quant à Rollières et Champlas-du-Col, la première a été regroupée à
Sauze-de-Césanne et l’autre, à la commune de Colle Sestrière).
Chaque escarton correspondait à une
vallée. Chaque communauté élisait ses propres délégués, qui se réunissaient
pour traiter de leurs affaires communes avant de se rassembler au sein de
l’Escarton général ou Grand Escarton, afin de se répartir les tailles, subsides
et impôts divers, destinés à l’origine, à reverser la rente annuelle au
Dauphin. Cet acte était nommé escart (écart) ou péréquation. A
l’origine, escartonare (d’où le mot escarton, voir plus loin
l’étymologie de ce mot), signifiait fixer la quote-part d’impôt pour chacun des
quatre (puis cinq) escartons.
L’institution des escartons était la
seule dans ce petit pays qui pratiquement n’en avait pas. Le texte de la Grande
Charte, présenté en annexe, constitua une véritable constitution pour cette
petite République et ce fut parfois au prix de lourds sacrifices que les
Briançonnais respectèrent scrupuleusement tous ses articles. Chaque communauté
avait sa propre administration. Elle élisait, par vote obligatoire, les
députés, consuls, secrétaires et greffiers, chargés de la représenter au sein
des assemblées de l’escarton auquel elle se rattachait.
Ainsi, lorsque le besoin s’en faisait
ressentir, et sur convocation du secrétaire de la communauté, une réunion était
ouverte, afin de débattre de tel ou tel problème. Le secrétaire était tenu de
rédiger un procès verbal pour conclure les débats. Le souci de l’économie était
poussé à l’extrême. Si des réunions ne se faisaient qu’en cas de besoin, il en
allait de même pour toutes sortes d’affaires. Ainsi, lorsqu’il fallait dépêcher
un délégué à Grenoble, Embrun ou Turin, pour y traiter de quelque affaire
d’ordre général, on chargeait de la commission le premier des membres qui serait
amené à y aller pour ses propres affaires.
Tous les ans, chaque escarton désignait
ses députés pour siéger deux ou trois fois (davantage si nécessaire), à
l’Assemblée du Grand Escarton, à Briançon, la capitale. Au sein de cette
assemblée, le rôle exécutif était tenu par trois délégués, cela afin qu’il
n’existe pas de pouvoir absolu. Elus tous les ans, s’il arrivait que l’un deux
ne donne entière satisfaction, celui-ci se voyait retiré d’office, toute chance
d’être réélu. Chaque communauté déléguait un nombre variable de députés, en
fonction de l’importance des affaires traitées et selon l’intérêt qu’elle y
portait. Il fallait en effet leur rembourser les frais de séjour et par
conséquent, se limiter au minimum nécessaire. En général, l’Assemblée de
Briançon comprenait quatre-vingt députés, réunis sous l’autorité du bailli, du
châtelain ou du consul de la ville.
Il faut voir dans ces institutions un
souci de respecter les exigences de chacun des membres de la confédération,
suivant des valeurs démocratiques, mais somme toute, assez libres. Chaque
escarton était ainsi libre de s’intéresser ou non à tel ou tel problème, en
s’appuyant plus à régler ses propres affaires que celles des gens des autres
vallées. Il est également intéressant de constater combien le souci d’économie
était minutieusement respecté. Chaque décision importante et chaque réunion des
différents députés ne se faisaient que si le cas était vraiment grave et urgent
et des décisions n’étaient prises que lorsqu’elles étaient réellement
nécessaires. Les vallées du Briançonnais se trouvaient donc totalement
autogérées, de façon à la fois indépendantes et solidaires les unes des autres.
Le rôle de cette petite fédération de
communes était double. Elle avait tout d’abord une fonction que l’on pourrait appeler
politique. Il s’agissait de veiller à défendre les intérêts et libertés
communes, obtenues par le peuple, chaque fois que les pouvoirs centraux
essayaient de les restreindre. Et les interventions à ce sujet furent
fréquentes. C’était au nom des «consuls et communautés de la principauté et
baillage du Briançonnais» que l’on réclamait, auprès de chaque nouveau Dauphin,
futurs Rois de France, les lettres de ratification de la Charte de 1343. Elle
envoyait des représentants aux assemblées générales de la province, voire même
auprès du roi, chaque fois qu’elle avait des requêtes à formuler. Elle décidait
des cadeaux à faire aux personnages les plus importants (archevêque d’Embrun,
intendant du roi, gouverneur du Dauphiné, etc.), et répartissait les dépenses
consécutives entre les communautés. Enfin, elle devait également veiller à la
sécurité du pays, par la levée de milices et de gardes des frontières.
Le second rôle de la République des
Escartons était économique. C’était aussi le plus important. Lors de la
première réunion de l’année, dans le mois de janvier, les contributions
générales entre les différentes communautés étaient réparties. Comme il a été
vu plus haut, à l’origine, cela se produisait pour se partager la somme de la
rente annuelle à reverser au Dauphin. Il fallait également prendre garde à ce
que les charges ne deviennent pas trop lourdes. Et c’est ainsi par exemple,
qu’à deux reprises, en 1659 et 1669, l’Escarton s’éleva contre la révision des
feux décidée par le roi et obtint gain de cause. Il s’opposa également à
l’établissement d’un grenier à sel à Briançon, projeté par le directeur des
gabelles, à l’achat des offices vendus par le roi. En fait, si le pouvoir
central du Dauphiné ou du Roi de France possédait encore de nombreux droits sur
le territoire de la République des Escartons, il fallait avant toute chose,
qu’ils se réfèrent à l’avis des représentants de cette dernière, avant de
pouvoir entreprendre toute chose. Et visiblement, les pouvoirs de ces
représentants étaient loin d’être limités.
La quasi-totalité de la gestion du
patrimoine local (bois et forêts, canaux, production, achat, vente, chasse,
etc.) émanait des communautés elles-mêmes. Seuls quelques points ne pouvaient
être instruits que, par le pouvoir central, comme la justice (encore que cela
était limité aux affaires les plus graves) ou encore l’armée. Si l’Escarton
possédait sa propre milice, il se devait, tous les ans, de livrer au roi un
contingent de cinq cents soldats. Ce dernier point est compréhensible quand on
pense à la position stratégique que pouvait représenter le Briançonnais pour
les Rois de France.
De nos jours, si l’isolement de la
région ne constitue plus un moyen de vivre selon ses propres préceptes, à
l’écart des pouvoirs centraux, il semble important de montrer que certains
points de la Charte de 1343 sont toujours en vigueur. Ainsi, du côté français,
la gestion des canaux d’irrigation est toujours sous le contrôle d’un mansier.
Ce dernier est nommé pour une durée de trois ans, au sein de son village ou de
son hameau. Du côté italien, où la Révolution française a eu un impact moins
marquant, le personnage du mansier existe également. Appelés également chefs
hameau, les mansiers sont au nombre de trois, jouissant encore d’un pouvoir
comparable à celui du maire. Ils sont nommés tous les trois ans, par les chefs
de famille. Cependant, une nomination se fait tous les ans, afin que l’effectif
soit renouvelé par tiers. Chaque commune, en Valcluson ou dans la vallée de
Château-Dauphin, possède ainsi un double pouvoir municipal, avec les mansiers,
conformément aux préceptes de la Charte de 1343, ainsi qu’un maire,
représentant de la République Italienne. C’est en fait la Constitution
Italienne qui exige que chaque commune possède ses propres statuts. Ainsi, les
mansiers ont pu être maintenus officiellement. Pour donner une idée du pouvoir
qu’ils possèdent encore, signalons qu’à l’occasion de l’organisation des Jeux
Olympiques de Turin de 2006, ces derniers ont obtenu, pour la commune de
Pragelas, une importante réduction de la superficie des terres expropriées
(soit 50 ha au lieu des 150 prévus initialement) avec pour le reste, une
concession à durée limitée, ordonnant que les terres reviennent à leurs
propriétaires, à la fin de la manifestation.
Cela paraît étonnant que de nos jours,
un personnage issu des institutions médiévales de la vallée tienne encore un
rôle aussi important au sein de son village. Cela témoigne en tout cas d’un
attachement solide aux coutumes locales, bien que remontant aux XIIIème
et XIVème siècles ! Avec la récente reconnaissance de la
minorité francophone des habitants des anciennes Vallées Cédées, par la
République Italienne, ce pouvoir ne peut que se trouver renforcé, du moins,
tant que les hommes entretiendront ces préceptes médiévaux. Etant donné
l’attachement dont ils font preuve, on peut penser que la Grande Charte des
Libertés Briançonnaises n’est pas prête de tomber aux oubliettes !
1.3.1.2. Les cas de l’Embrunais et de la Vallée de l’Ubaye
Différents facteurs ou concours de
circonstances favorisèrent la création de cette fédération, la République des
Escartons qui, si elle n’était pas unique dans le Dauphiné (l’Oisans regroupait
vingt-et-une communautés, l’Embrunais trois petits escartons ou étapes),
connut toutefois un rayonnement et une audience peu ordinaires. Mais après
avoir décrit les institutions proprement dites de cette petite République
Fédérale du Briançonnais, nous allons en guise d’exemple et pour confirmer la
théorie de l’autogestion montagnarde dont il est cas, aborder les exemples de
deux régions sensiblement proches, l’Embrunais et la vallée de l’Ubaye.
L’Embrunais :
L’Embrunais s’étend le long de la
vallée de la Durance, du défilé du Serre-Ponçon (aujourd’hui fermé par un
immense barrage), au Sud, jusqu’aux vallées du Guillestrois, puis comme il a
été vu, plus en amont, après le village de la Roche de Rame, jusqu’à
l’Argentière. R. Blanchard remarque que, directement situé au sud du
Briançonnais, l’Embrunais semble avoir toujours été rattaché à des régions
extérieures, telles que le Gapençais. Il a toujours partagé leur sort, soit à
l’intérieur du comté de Forcalquier, soit dans la mouvance delphinale.
L’Embrunais est partagé en deux : le Bas Embrunais, trop ouvert pour être
isolé, est accessible par le plateau de Chorges depuis Gap. En revanche, il
comprend des vallées perchées telles que celles de Réallon, des Orres et de
Crévoux.
Le Haut Embrunais, ou toute la partie
située en amont du verrou de Siguret, demeure plus enclavé dans les montagnes,
mais le contrôle des influences venant de l’aval est resté difficile, car ce
verrou n’a jamais été un obstacle infranchissable, du moins autant qu’aient pu
l’être, par exemple les gorges du Guil au pied du Queyras. Les hautes vallées
de Vars, de Ceillac et de Fressinières sont assez difficiles d’accès mais
beaucoup plus ouvertes sur la vallée de la Durance que le Queyras ou la
Vallouise. Cependant, l’Embrunais était fédéré en trois petites étapes,
comme il vient d’être dit plus haut. Mais bien maigres devaient être les
libertés de ses habitants qui, malgré cela, étaient directement placés sous le
pouvoir de l’archevêque d’Embrun.
La Vallée de l’Ubaye :
Le cas de la vallée de l’Ubaye ou de
Barcelonnette, est bien différent. Cette dernière est autrement mieux défendue
que le bassin du Guillestrois, et son accès, par l’aval, est incomparablement
plus mal aisé. Tout d’abord, la vallée était suspendue au dessus de celle de la
Durance (de l’altitude de 680 m au niveau du confluent des deux rivières, il
faut monter jusqu’à 1000 m, au niveau du verrou de Méolans-Revel). Le défilé
était de surcroît très étroit, fait de pentes arides au pied desquelles les
eaux de l’Ubaye étaient redoutables. Et en effet, les Ubayens les empruntaient
bien peu, préférant les passages des cols de la Cayolle (2326 m), de la
Bonnette ou Restefond (2715 m, le plus haut des Alpes françaises), vers les
Alpes Maritimes ; du Col d’Allos (2247 m), vers la Provence ; du Col
de Larche (1991 m), vers le Piémont ; du Col de Vars (2108 m), vers
l’Embrunais ; voire le Col du Longet, tout au fond de la vallée, vers
Château-Dauphin et le Queyras. François Ier envahissant l’Italie par
l’Ubaye ou Victor Amédée marchand sur Gap, passent par Larche et le Col de
Vars, se gardant bien d’affronter la fissure de l’Ubaye inférieure.
R. Blanchard précise que l’Ubaye était
réduite à des accès haut perchés, formant ainsi le type même du pays fermé,
vivant replié sur lui-même, incliné dès lors à préserver son originalité, à
conserver quelque indépendance. A l’époque romaine, c’était la CIVITAS RIGOMAGENSIUM
(terme d’origine celte devenu au VIIIème siècle, VILLA MOCCENSIS,
puis francisé en Moncensis ou Montensis, pour finalement devenir le
Val-des-Monts au XIIIème siècle. Placée sous la lointaine autorité
des comtes de Provence, cette circonscription montagnarde déborde au-delà des
cols, en comprenant les villages et hautes vallées d’Allos et d’Entraunes, sur
le haut cours du Var. Le Traité d’Utrecht joua également une importance phare
pour le destin de ces vallées confinées.
Les habitants du Val-des-Monts étaient
des sujets du comte de Provence forts indépendants, si bien qu’en 1388, ils
profitèrent de troubles en Provence pour choisir délibérément un autre
suzerain, plus éloigné et moins dangereux, auquel ils pouvaient imposer leurs
conditions. C’est ainsi qu’ils se donnèrent librement au comte de Savoie, en
faisant soigneusement spécifier et reconnaître leurs libertés et privilèges.
Les souverains savoyards, fort occupés ailleurs, laissèrent vivre le
Val-des-Monts dans un état d’indépendance à peu près complète, comme une
véritable petite république s’administrant elle-même, très légèrement imposée
et ce, jusqu’en 1713 !
L’annexion à la France se passa sans
grands changements, excepté le fait d’être rattachés à nouveau à la Provence,
en raison des besoins de pâturages. Louis XIV avait choisi, précise R.
Blanchard, suite au Traité d’Utrecht de ménager une région frontalière, afin de
ne pas heurter les habitudes républicaines d’une population montagnarde
façonnée depuis longtemps à l’usage de la liberté. Il est avéré qu’en 1789,
l’Ubaye ne connaissait ni droits féodaux, ni gabelle (privilège presque
inouï) ; la dîme n’y était perçue qu’au vingtième et la population
échappait le plus souvent au service militaire.
La Révolution Française fut bien mal vécue :
ses décisions égalisatrices sonnaient le glas de l’autonomie et les populations
déchaînèrent une révolte à main armée contre l’égalité de tous les Français
devant l’impôt. Mais l’Ubaye fut soumise, non sans mal. Moins de cent ans plus
tard, des dizaines d’Ubayens, surtout de Barcelonnette, fuyaient vers le
Mexique, à la recherche de nouvelles libertés. Ces hommes y ont prospéré et
formé les plus grandes entreprises de textiles de Mexico. Tous sont revenus à
Barcelonnette et y ont construit d’immenses maisons de style colonial mexicain,
comme preuve de leur richesse. La plupart sont inadaptées au climat ubayen et
donc inhabitables.
1.3.1.3.
L’autogestion montagnarde
Avec le Briançonnais, ces deux régions présentent
étrangement des caractéristiques semblables. Ce fait, également commun à
d’autres régions alpines du même type, situées plus au Nord, telles que :
le Val d’Aoste, le Tyrol ou les cantons forestiers suisses (Grisons, Uri,
Unterwald, Glaris, Schwyz). R. Blanchard note que les mêmes causes ont produit
les mêmes effets : ces districts reculés, fortement enfoncés au cœur des
Alpes, défendus par de rudes obstacles de relief qui interceptaient les
influences montant d’en bas, ont préservé une autonomie traduite dans les mœurs
et les institutions, qui en ont fait de petites républiques tardivement
intégrées à l’unité de leurs pays respectifs. Le cas des Principautés
d’Andorre, au cœur des Pyrénées ou de la République de St-Marin sont
sensiblement les mêmes. Ces états ont échappé à leur dominateur présumé en
conservant leurs privilèges médiévaux.
A partir de ces informations, nous
pouvons donc proposer une classification en fonction des différents types
d’autogestion, soit :
-Le type 1, tel que l’Embrunais, région
moyennement isolée, n’ayant bénéficié que de maigres avantages et n’ayant
pas réussi à les sauvegarder.
-Le type 2, tel que le Briançonnais, la
vallée de l’Ubaye, régions isolées et ayant bénéficié de franchises et d’une
indépendance sur plusieurs ou tous les plans mais les ayant perdues.
-Et le type 3, tels que les cantons
suisses ou les principautés actuelles, demeurant sous les mêmes conditions que
pour le type précédent, à la différence près que chez eux, ces principes
s’appliquent toujours.
Toutefois, les Vallées Cédées pourrait
partiellement appartenir au type 3, puisque l’administration à la briançonnaise
y est encore très vivace dans certains domaines. Il se pourrait en fait
qu’elles soient en voie de redevenir des zones d’autogestion du troisième type.
Bien
que de nos jours certaines de ces régions aient perdu leur statut indépendant,
il leur reste encore de nombreux témoins qui attestent de cette époque. Les
habitants de ces petits pays, désireux de préserver au maximum leur
authenticité et avec elle, leur identité toute entière, s’efforcent de garder
certaines traditions, parfois très anciennes. Le cas du Queyras est
intéressant, d’autant plus que depuis maintenant près de trente ans, cette
vallée confinée bénéficie de la protection d’un parc naturel régional. Ayant
fait de nombreux efforts pour jouer la carte du tourisme, le Queyras a réussi à
séduire tous types de clientèle, été comme hiver. Le retour aux traditions
d’antan attire de plus en plus et les habitants du Queyras ont profité de ce
fait pour financer leurs actions culturelles. Mêlant ainsi économie de marché
et sauvegarde du patrimoine. Ce que le Briançonnais n’a pas su faire aussi bien
ailleurs. Comparez une station de sports d’hiver du Queyras avec Sestrière ou
Serre-Chevalier, vous verrez que dans le Queyras, il n’y a ni gratte-ciel à
deux mille mètres d’altitude, ni téléphériques, ni centres commerciaux.
Mais l’authenticité du Queyras ne date pas d’hier. Ses habitants
sont attachés à leur pays et tiennent à en conserver les valeurs. Les archives
de la vallée reposent dans une armoire où chaque commune a sa propre division,
surmontée de ses armoiries. Chacun des huit maires du Queyras possède une des
huit clés nécessaires à l’ouverture de l’armoire, car aucun œil profane ne doit
y pénétrer. Peut-être que dans cette armoire se trouve le secret des
Queyrassins, personne ne le sait. En tout cas, ce meuble doit, s’il est fait
dans la tradition mobilière de la vallée, être un véritable chef-d’œuvre. Car
le Queyras est riche de nombreux menuisiers sculpteurs, dont la renommée
dépasse les cimes des montagnes qui l’entourent.
1.3.2. La vie en altitude : un défi permanent
1.3.2.1. L’importance de l’élevage
Les travaux relatifs aux animaux domestiques ont régi pendant des
siècles le rythme de vie des montagnards. C’est vraiment autour des animaux que
tournait toute la vie de ces hommes. Ceux-ci constituaient une source de
nourriture quasiment unique (la chasse n’étant pas autant lucrative). Les
animaux les plus courants en Briançonnais étaient avant tout, les vaches ([la
'vaʧa]), les brebis ([la fja]), les chèvres ([la 'ʧabRa]) et les
poules ([la dʒa'rira]). Enfin, les hommes possédaient généralement un porc
([lə pɥεR]), un cheval ([lə ʧa'vε]) ou un mulet
([l myw]). Ils appréciaient également le gibier. Les chamois ([lu ʧa'mu]),
les marmottes ([la maR'mɔta]) étaient parmi les animaux les plus chassés.
L’élevage s’est révélé être essentiel pour les populations de
montagne. Comme il a été vu, les premières populations sont arrivées dans les hautes
vallées des Alpes pour les besoins de leurs troupeaux. Les excellents pâturages
d’été ont poussé les hommes à monter plus haut. Toutefois, c’est avec du temps
que les hommes se sont adaptés à l’hiver. Dans les hautes montagnes, les froids
excessifs et la pénurie de bois de chauffage ont eu pour conséquence assez
ordinaire la cohabitation des habitants avec leurs animaux domestiques. Les
longues soirées d’hiver étaient passées dans un coin spécial de l’étable, où
les hommes pouvaient bénéficier de la chaleur douce des vaches ou des moutons.
Parfois en Briançonnais, les gens dormaient tous dans cette même pièce. La nécessité de se chauffer de
cette manière a déterminé un plan d’habitation particulier. A Briançon, en
pleine ville, les familles les plus aisées possédaient des étables dans leurs
maisons. L’hiver, ils louaient quelques moutons afin de profiter de leur
chaleur.
1.3.2.2. L’habitat traditionnel
Comme il vient d’être dit, les animaux domestiques ont formaté un style
d’habitation, que ce soit pour le chauffage des maisons ou pour le stockage des
foins. Les maisons traditionnelles réservent donc une place importante à cela,
au mépris d’un espace personnel. Si plusieurs styles de maisons existent,
l’aménagement intérieur était généralement le même. Une place importante était
donc faite aux granges (appelée fenil ou aire), placées la plupart du temps
au-dessus de l’étable. Dormir près du bétail était chose courante.
La maison n’est pas appelée [us'taw], comme en occitan alpin. On
utilise plutôt le terme [mi'z̃un] (VSP),
[mej'dzu] (Monêtier, Abriès), [mej'ʒu] (Vallouise), provenant du latin
MANSIONEm, comme le français maison. Une autre appellation se rencontre
: [my'raʎo] (St-Véran), dérivée de MURUm et le suffixe -ALIAm. Le grenier
ou les granges sont appelés ['εjro] (Névache), de AREAm, aire ou
['grãndʒə] (Monêtier). Le toit des maisons, [lə
ky'bεR] (VSP) pouvaient être fait de bardeaux, de chaume, [la 'lɔbjo]
(St-Véran) ou encore de lauzes ([la 'lawza]).
Les églises ([la 'glεjza]) connaissent, notamment par
les clocher, [lu kru'ʧjε] (VSP), trois formes. La première,
possède un toit pointu orné de quatre petites pointes, la seconde, plus
courante en Italie, ne possède qu’un toit pointu simple et la dernière enfin possède
un toit arrondi. Si les formes des clochers sont assez aléatoires selon les
villages, une anecdote importante est à signaler. Dans l’ancien escarton de
Briançon, si l’on part du Sud, on remarque en remontant les vallées que les
clochers alternent les styles de façon régulière, tantôt au toit arrondi,
tantôt au toit pointu et orné.
Voyons cela de plus près : Ste-Marguerite (arrondi),
St-Martin-de-Queyrières (pointu), Prelles (arrondi), Villard-St-Pancrace
(pointu), Pont-de-Cervières (arrondi), Cervières (pointu), Briançon (arrondi),
St-Chaffrey (pointu), la Salle (arrondi), le Monêtier (pointu), le Casset
(arrondi). Le cas est le même pour la vallée de la Clarée : la Vachette
(pointu), les Alberts (arrondi), Val-des-Prés (pointu), Plampinet (arrondi) et
Névache (pointu). Cette particularité reste assez mystérieuse, mais il peut
s’agir d’une envie des habitants de se distinguer du village voisin. D’autant
plus que, mis à part la Salle et Briançon, tous les villages ayant un clocher
au toit arrondi ne sont pas des chefs-lieux de commune.
1.3.2.3.
Activités du Briançonnais
Les hivers
rigoureux ont toutefois été propices à une certaine éducation, même au sein des
classes populaires. L’instruction paraît en effet un excellent moyen de
s’enrichir. Ainsi, chacun venait étudier, comme à l’école, au milieu des bêtes,
durant les longues soirées d’hiver. Il est attesté qu’à la Révolution, presque
tous les Briançonnais savaient lire et écrire. Cela se vérifie sur les actes
officiels : si dans d’autres régions, de nombreuses personnes signaient
les actes de mariage par exemple, au moyen d’une croix, en Briançonnais, les
analphabètes semblent n’être que des étrangers. C’est ainsi que la région est
réputée pour avoir fourni un nombre important d’instituteurs ambulants, qui
sillonnaient la France entière en proposant leurs services. Ils étaient
reconnaissables à une plume arborée sur leurs chapeaux.
En ce qui concerne le Briançonnais de façon générale, mis à part
l’élevage et les activités agricoles ou pastorales, d’autres activités se
rencontraient. L’industrie minière était par exemple, très courante dans la
région. Villard-St-Pancrace était réputé pour ses mines de charbon ([la ʧarbu'rjεro]),
que ce soit paysannes (Bois du Mélézin) ou industrielles (la Tour). Les
gisements de charbon sont d’ailleurs parmi les plus importants d’Europe et
furent exploités jusque dans les années soixante-dix. L’argent était extrait au
dessus de l’Argentière (mine du Fournel) ; le graphite (unique gisement en
France), à plus de deux mille mètres d’altitude, au Col du Chardonnet au dessus
de Monêtier ; le gypse en Valcluson ou encore l’anthracite au Freyssinet,
telles étaient les ressources minières de la région. A la fin du XIXème
siècle, la glace était également exploitée au Casset et à la Grave. Pendant la
révolution industrielle, Briançon possédait une usine de soie et de nombreux
ateliers de chapellerie.
1.3.2.4. La montée aux alpages
Le besoin de foin pour le bétail impliquait aux hommes de monter
aux alpages, pour exploiter les ressources en herbe et en foin au maximum. Les prés
étaient fauchés jusqu’à l’orée des bois et jusque sous les rochers, même si les
champs étaient escarpés. D’immenses espaces étaient ainsi entretenus. Au dessus
de chaque village, les gens possédaient des chalets (appelés granges en
Italie), pour pouvoir séjourner plus longtemps en altitude. L’été, la plupart
des villages étaient vidés d’une bonne partie de la population. Cette action de
monter aux alpages se dit en patois [sə mi'ra] ou [sə mεj'ra]
([mɥãndə] à Névache, du latin MUTANDAm, action de se déplacer).
Ces chalets ou granges étaient généralement de construction très
sommaire. Les hommes ne dormaient que dans une seule pièce, sur une simple
paillasse ou dans le foin. Chaque commune du Briançonnais possède sur son
territoire un nombre important de chalets d’alpage, parfois très haut en
altitude. Si de nos jours, la plupart ont été convertis en résidence
secondaire, les gens ont toujours pour coutume de monter en altitude. Ces
chalets étaient généralement construits en pierre, de façon assez rapide, si
bien que la plupart tenaient plus du cabanon que du chalet tel qu’on l’entend
aujourd’hui. De nombreux chalets ont ainsi été complètement rasés lorsque
l’hiver, une avalanche passait par là.
Au dessus de Villard-St-Pancrace se trouvent plusieurs groupements
de chalets, comme les Ayes, l’Orceyrette, l’Orcière, l’Are (ou l’Alp), la
Taure, le Mélézin, le Clot-du-Pré ou les chalets de Vers-le-Col (en référence
ici, vers le Col des Ayes, permettant d’accéder au Queyras par Arvieux).
Certaines grandes communes comme Cervières possédaient un nombre impressionnant
de ces chalets. Cela est bien révélateur du fait que les hommes entretenaient
un réel lien avec la montagne, en profitant des richesses qu’elle leur offrait
pour l’entretenir et la préserver.
Un autre rapport entre l’homme et la montagne était d’une toute
autre sorte. Lorsque la République des Escartons fut partagée entre la France
et l’Italie, les hommes ne cessèrent pas de communiquer par les cols, bien au
contraire. Très rapidement, l’avantage des grands espaces offrit une certaine
liberté et sécurité pour les contrebandiers de toutes sortes. Le modèle
présenté dans l’annexe, montre à quel point le passage était fréquent entre la
vallée de Château-Dauphin, que ce soit par Chianale ou Bellino, en direction de
la vallée de l’Ubaye ou de l’Embrunais. Toutes sortes de marchandises devaient
ainsi transiter, bien loin des passages officiels et des douaniers.
_____________________________
Zlang, 2005