À mon Grand-père...
Mémoire de Maîtrise (Soutenu en Juin 2003, Université Stendhal Grenoble)
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Introduction
Le présent travail d’études et de
recherches vise à décrire les patois du Briançonnais, au moyen d’éléments ethnographiques
et historiques locaux. Plusieurs points
ont concouru en faveur de ce sujet lors du choix de ma recherche. Il faut
préciser que Briançon est ma ville natale et qu’une partie de ma famille est de
souche briançonnaise. Cela constitue donc avant tout pour moi, l’occasion de
retrouver mes origines. Mon attachement à la région est également motivé par un
attrait pour les patois qui s’y parlent. Le fait que la pratique de l’occitan
se soit bien souvent perdue (et notamment dans ma famille) ajoute une envie de
sauver un patrimoine en danger qu’il m’est cher de retrouver. Ma fascination
pour l’Histoire et le destin étonnant des Briançonnais est venue s’ajouter à
ces précédentes motivations. Cela m’a conduit à me poser la question à savoir,
quelles traces l’Histoire locale a-t-elle laissé dans les différents patois de
la région et à quel point ont-ils été marqués.
Briançon, une des plus hautes villes de l’arc alpin et d’Europe,
était jusqu’à la Révolution, la capitale d’un petit état libre et soudé appelé
la République des Escartons. Ville militaire et stratégique, elle s’est trouvée
au cœur de nombreuses revendications, sans ne jamais être prise. Briançon
représente un carrefour inévitable, pour de nombreux peuples établis de part et
d’autre des Alpes, dans leurs relations économiques, politiques, religieuses et
culturelles. La région qui entoure la ville, le Briançonnais, se trouve
aujourd’hui séparé en deux, à cheval sur la frontière franco-italienne.
Ces caractéristiques induisent un
besoin de communiquer et la langue devient un élément essentiel de la vie
quotidienne. Le fait que le Briançonnais se trouve véritablement à la croisée
de plusieurs langues se ressent nettement dans les patois actuels qui, bien
qu’en voie d’extinction, sont encore riches de couleurs venant de toutes les
régions voisines.
Et justement, les patois de l’ancienne
République des Escartons rappellent ces deux aspects de par leur forme. Si
pendant plusieurs siècles, les Briançonnais sont néanmoins parvenus à
entretenir un fort esprit d’indépendance, il apparaît clair que cela doit se
ressentir dans leur langage. Et c’est précisément dans cette direction que
cette recherche est axée.
Il est donc question de déceler les
éléments qui font la spécificité des patois du Briançonnais, en partant du
principe que leur isolement et les différentes influences qu’ils ont subies ont
fait leur différence.
Cette étude, de type ethnolinguistique,
tente de répondre à ces questions en visant plusieurs objectifs :
Tout d’abord, présenter de façon
précise les principaux éléments historiques et ethnologiques du Briançonnais,
dans le but d’observer et de définir le caractère autonome de cette population
montagnarde ainsi qu’assimiler les fondements de l’autogestion des pays alpins.
Ensuite, établir une description
générale de l’ensemble des patois et langues en usage dans l’ancienne
République des Escartons, en s’attachant principalement à décrire les éléments
linguistiques propres à ce territoire, éléments pouvant être, induits par
l’isolement de la région.
Enfin, rechercher dans la langue, un
nombre suffisamment important de traits qui répondraient à nos attentes
c’est-à-dire, reflétant le caractère indépendant des habitants de ces hautes
vallées alpines.
Ce travail va dans le sens d’une
ébauche de recherche effectuée à la fin du XIXème siècle par J.A.
Chabrand et A. de Rochas-d’Aiglun dans l’ouvrage Patois des Alpes Cottiennes
(Briançonnais et Vallées Vaudoises) et en particulier du Queyras, qui,
s’attachait à décrire les patois du Queyras, une des vallées du Briançonnais.
Cependant les auteurs ont pris soin d’ajouter à leur grammaire et leur
dictionnaire, un petit traité présentant les différentes variantes dialectales
de la région, en les comparant aux variétés voisines. Ce corpus se prévaudra
donc précisément d’aller dans la continuité de ce traité.
1. Étude de l’identité briançonnaise
1.1 Le
Briançonnais : une région confinée
1.1.1. Description générale
1.1.1.1. Situation de Briançon et de sa région
«Briançon : petite ville, grand renom»
Cette devise est inscrite sur
l’étendard de la ville. Les militaires briançonnais ont servi pendant des siècles
sous cet étendard, ni sous la bannière d’un seigneur, ni même celle du roi. Qui
sont donc les Briançonnais, ces soi-disant «Petits Princes de la Liberté» ?
Briançon est une petite ville des Alpes du sud, à 1321 m
d’altitude. Elle est connue pour être la plus haute ville d’Europe. La ville de
Briançon est à la fois un carrefour incontournable des Alpes, entre la France
et l’Italie mais également, un centre historique et culturel dont
l’importance n’est pas à rappeler. Ville fortifiée, réputée imprenable,
Briançon est également célèbre pour ses Gargouilles, les deux
principales rues traversant la vieille cité de part en part. Celles-ci sont
connues sous les noms de Petite et Grande Gargouille et se caractérisent par
les petites rigoles d’eau qui coulent en leurs milieux.
La région entourant Briançon, le
Briançonnais, est relativement bien délimitée. Ses frontières remontent à une
époque reculée et n’ont que très rarement été modifiées. Toutefois, le
Briançonnais se trouve aujourd’hui tronqué d’une moitié. La frontière
franco-italienne le traverse en effet de part en part, telle un mur qui
augmenterait l’altitude des montagnes. L’ouverture des frontières tend à rendre
une certaine unité à la région. Toutefois, il faudra certainement encore
beaucoup de temps pour effacer à jamais la marque laissée dans les esprits.
Le Briançonnais s’étend donc de part et
d’autre des Alpes, à la fois sur le versant occidental, d’où les torrents
coulent vers la Provence et à la fois, sur le versant oriental, en direction de
la vaste plaine du Pô. Une moitié de la région tourne donc le dos à l’autre
mais pourtant, cela n’a jamais représenté une barrière entre les hommes de ces
hautes vallées alpines. Bien au contraire, il semble même que cela les ait
rapprochés. Les habitants de ces vallées ont en fait eu plus de facilités à
établir des liens sociaux entre eux, plutôt qu’avec les habitants des basses
vallées et des plaines, beaucoup plus difficiles à atteindre. Par conséquent,
le Briançonnais est un pays dont l’unité est née des contraintes montagnardes
et non d’une quelconque indépendance ethnique.
1.1.1.2. Une nation au cœur des Alpes
Le Briançonnais est, en dépit d’une géographie relativement contraignante,
une véritable nation qui a de tout temps su profiter de son isolement
géographique pour vivre comme elle l’entendait, selon des préceptes
millénaires. En effet, plus que d’autres petits pays des Alpes ou de la partie
Sud-est de la France, il possède une identité et une unité fortes, dont le
paroxysme s’est révélé pendant plus de cinq cent ans, avec la République des
Escartons. C’est sous cette appellation que la Principauté du Briançonnais,
déjà très autonome, déclara son indépendance économique et politique au XIVème
siècle. Jusqu’à la Révolution Française, au prix d’efforts répétés, les
citoyens briançonnais vécurent totalement libres, au sein d’un pays qui, bien
que dépendant de la France, ne lui était redevable de rien (ou presque).
Cette indépendance politique marqua bien entendu tous les aspects
de la vie des Briançonnais. Confinés au sein d’une infrastructure introvertie,
certes officialisée à la fin du Moyen-âge, mais qui, en réalité, existait déjà
avant l’arrivée des Romains, les hommes ont développé un fort esprit
d’indépendance, si bien qu’aujourd’hui encore, même déchirés entre deux pays,
leur caractère demeure encore inviolé. Les Briançonnais ne sont pas un peuple
ethniquement distinct. Toutefois, ils constituent au sein même de l’ethnie à
laquelle ils se raccrochent, un groupe à part, confiné et indépendant. Aucun
Briançonnais ne renierait jamais la nationalité française ou italienne pour
revendiquer une qui lui serait propre, car en réalité, il la possède déjà.
Rattachés, d’un côté, au département des Hautes-Alpes, dépendant
de Gap, et de l’autre, aux provinces italiennes de Turin et Cuneo, les
habitants du Briançonnais tiennent à leur différence. Eux même diront
d’ailleurs qu’ils n’ont rien à voir avec les autres habitants de leur département
ou de leur province. Ceci bien entendu, décrit l’aspect fier et indépendant de
la mentalité des Briançonnais. Si quelques mouvements séparatistes existent du
côté italien, souhaitant la plupart du temps la création d’une Occitanie
indépendante, cela ne concerne aucunement les authentiques Briançonnais.
Ceux-ci n’entretiennent que leur singularité et leurs spécificités, afin de
préserver un patrimoine commun.
1.1.2. Une nature hostile mais préservée
1.1.2.1. Relief et hydrologie
Autour de Briançon, quatre grosses
rivières se rejoignent : la Clarée, venant du Nord, prenant source au pied
du Mont Thabor ; la Guisane, venant de l’Ouest, des cols du Lautaret et du
Galibier ; la Cerveyrette, descendant de la haute vallée de Cervières, à
l’Est ; et, la Gyronde, plus au Sud, rejoint la Durance au niveau du
village de l’Argentière-la Bessée, en apportant les eaux des glaciers du Massif
des Écrins.
La Durance, quant à elle, n’est à la
base qu’un minuscule ruisseau, descendant des contreforts du Col de Montgenèvre.
Sa source se situe sur le versant sud du col, au fond du vallon du Gondran,
entre deux sommets appelés le Chenaillet (2650 m) et le Janus (2529 m). Quand
la Durance rejoint la Clarée, cette dernière est déjà un important cours d’eau
de montagne, qui descend une profonde vallée depuis une trentaine de
kilomètres, alors que la Durance n’est qu’un maigre filet d’eau… Mais pourquoi
lui ravit-elle son nom ? On ne le sait pas vraiment, mais ce qui semble le
plus probable, c’est que, venant du Montgenèvre, un des principaux passages
humains à travers les Alpes, les hommes aient tenu à y associer la source de
cette redoutable rivière de la Provence. De l’autre côté de la ligne de partage
des eaux, il en va de même pour la Doire, mais celle-ci prend plus bas le nom
de la rivière qu’elle rencontre, la Ripa, et devient la Doire Ripaire (en
italien, Dora Riparia).
«Adieu
donc, ma sœur Durance,
Nous
nous séparons sur ce mont :
Toi,
tu vas ravager la France,
Je
vais féconder le Piémont.»
Au Sud du bassin de Briançon, la
Durance se perd au fond d’une gorge connue sous le nom de défilé de
Pertuis-Rostang : cette barrière géographique est une rampe difficile qui
se dresse juste au dessus du village de l’Argentière-la Bessée. Si de nos jours,
la route serpente le flanc de la montagne pour franchir cet obstacle sans
problème, par le passé, le Pertuis-Rostang a toujours été à la fois une
barrière géographique et une frontière humaine. Toutefois, la vallée de la
Vallouise, bien qu’accessible par l’Argentière-la Bessée, est humainement
reliée au Briançonnais.
Une autre grande vallée, située sur le
versant français, s’appelle le Queyras. Cette dernière est creusée par le Guil
qui prend sa source au pied du Mont Viso (3841 m). Dans sa partie inférieure,
le Queyras est fermée par une gorge étroite et profonde, qui ceint complètement
la vallée, en en faisant une sorte de cratère fertile et fermé. Il est relié au
bassin de Briançon par le Col d’Izoard (2360 m) et au Piémont par le Col Agnel
(2744 m).
Du côté italien, ce sont trois vallées,
toutes tournées vers l’Est, qui appartiennent au Briançonnais. Au Nord, la
vallée de la Doire Ripaire (Dora Riparia) ou Alta Val Susa, où se
trouvent les villages d’Oulx, de Césanne (Cesana Torinese) et de
Bardonnèche (Bardonecchia). Au centre, la vallée du Cluson (Chisone),
ou vallée du Pragelas, dont les principaux villages sont Fenestrelle, Pragelas
(Pragelato) et Sestrière (2035 m), situé sur un col qui la relie à
Césanne. Le passage à la basse vallée d’Oulx est également assez simple par la
chaîne de l’Assiette, d’altitude peu importante. Enfin, au Sud, se trouve la
haute vallée de la Varache (Varaita) ou Castellar, la plus isolée,
derrière le Col Agnel (2746 m) qui la relie au Queyras, et dont Château-Dauphin
(Casteldelfino) est le principal village.
Chacune d’elles est à la fois perchée
et isolée de sa partie inférieure par un verrou important. Ce sont donc trois
hautes vallées perchées, dont l’accès par le bas est rendu difficile à cause
d’étroites gorges et de marches importantes. La vallée d’Oulx (Alta Val Susa)
est isolée du bas de la vallée par le défilé de Suse, au niveau du village
de Chaumont (Chiomonte). Celle du Cluson est fermée au dessus du village
de la Pérouse (Perosa Argentina) par un verrou avec un promontoire
rocheux dit Bec Dauphin. Quant au Castellar, il est fermé au dessus du village
de Sampeyre, au lieu-dit de Confine.
1.1.2.2. Des
montagnes comme remparts
Les cinq vallées dont nous venons de
traiter sont, en plus de leur isolement, complètement enserrées par de très
hautes montagnes, qui ont de tout temps constitué de véritables remparts
naturels. Leur hauteur moyenne est d’environ trois mille mètres, quant à celle
des arrêtes et des cols, elle est de 2693 m. Celles-ci comptent dans leurs
rangs, quelques-unes des plus hautes montagnes de toutes les Alpes du
sud :
L’imposant massif des Écrins se dresse
à l’Ouest, infranchissable et colossal, avec des sommets comme la Barre des
Écrins (4102 m), la Meije (3983 m), le Mont Pelvoux (3943 m), l’Ailefroide
(3927 m) et les Bans (3669 m). Le reste du Briançonnais est écrasé par des
montagnes aux versants abrupts, très hautes par rapport à la profondeur des
vallées. Ainsi au Sud, s’élèvent des sommets comme, le Pic du Béal Traversier
(2910 m), le Pic de Rochebrune (3320 m), le Pelvo d’Elva (3064 m), le Mont Viso
(3841 m) et le Bric Bouchet (2997 m). A l’Est, les contreforts de la vallée du
Pragelas constituent une muraille extrêmement abrupte, qui s’élève au dessus de
la plaine du Pô. Au nord, enfin, le Briançonnais est limité avec la Savoie et
la vallée de la Maurienne, par des montagnes comme la Pierre Menue (3508 m), le
Mont Thabor (3109 m) ou le Grand Galibier (3228 m).
Il faut en outre répéter que ces
montagnes n’ont jamais été des obstacles majeurs pour les habitants de la
région. Certes, ces géants les entouraient de part et d’autre en les coinçant
singulièrement dans un espace limité. Toutefois, elles ont, comme il a été vu,
contribué à la création de ce pays, en étant plutôt des remparts de protection que
des obstacles. Les habitants de ces cinq vallées fermées ont en effet bénéficié
d’une certaine facilité pour communiquer entre eux par le biais des cols. Car
en effet, si le pays est bien confiné au milieu des montagnes, le passage de
l’une à l’autre de ces cinq vallées par les cols s’avérait moins difficile que
l’accès aux régions situées en aval.
Le passage des cols s’est donc toujours
révélé essentiel. Voici la liste des cols praticables directement accessibles
depuis le Briançonnais :
-Entre
la Vallée de la Guisane et la Vallouise : Col de l’Eychauda (2425 m, du
Monêtier à Vallouise), Col de la Cucumelle (2501 m, de la Salle à Vallouise).
-Entre
les Vallées de la Guisane et de la Clarée : Col du Chardonnet (2638 m, du
Monêtier à Névache), Col de Granon (2413 m, de la Salle à Val-des-Prés).
-Entre Briançon et le Queyras :
Col des Ayes (2480 m, de Villard-St-Pancrace à Arvieux), Col d’Izoard (2361 m,
de Cervières à Arvieux), Col de Péas (2629 m, de Cervières à Château-Queyras)
et Col de Malrif (2857 m, de Cervières à Abriès ou Aiguilles).
-Entre
Briançon et Oulx : Col de l’Echelle (1766 m, le plus bas, de Névache à
Mélézet, puis Bardonnèche), Col de la Pertusa (2229 m, de Plampinet à
Beaulard), Col de Désertes (2566 m, de Val-des-Prés vers Désertes et Oulx), Col
de Montgenèvre (1850 m), Cols de Bousson (2169 m, de Cervières à Bousson et
Césanne).
-Entre
les Vallées d’Oulx et le Valcluson : Col de l’Assiette (2472 m, d’Exilles
et Chaumont à Pourrières), Col Lauson et Col Blegier (2497 m et 2381 m respectivement,
de Salbertrand à Pragelas), Col Bourget (2299 m, de Sauze-d’Oulx à Pragelas),
Col Basset (2424 m, de Solomiac ou Sauze-d’Oulx à Sestrière), le Col Sestrière
(2035 m).
-Entre
la Vallée d’Oulx et le Queyras : Col de la Civia ou de Thures (2757 m, de
Thures ou Bousson à Abriès), Col de la Mayt (2706 m, de Sauze-de-Césanne à
Abriès).
-Entre le Queyras et Château-Dauphin,
parmi les plus hauts : Col Valante (2871 m, entre Ristolas et Pont), Col
Agnel (2746 m, de Molines à la Chenal), Col de St-Véran (2850 m, entre St-Véran
et la Chenal).
-Dans le Queyras, entre la Vallée du
Guil et celle de l’Aigue : Col Vieux (2810 m, de Ristolas à Molines).
Les principaux cols permettant de
sortir du Briançonnais mènent tous, sans exception, à de Hautes Vallées, très
longues et difficiles à descendre. Le Col du Longet (2646 m) par exemple, de
Château-Dauphin vers la Vallée de l’Ubaye (d’où le Col Tranchet, (2870 m) vers
Ceillac et l’Embrunais), le Col de Bellin et la Colletta (2804 m et 2830
m respectivement), de Bellin à Acceglio et la Vallée de la Maira. Entre le
Queyras et le Piémont, au XIXème siècle, un tunnel fut construit
sous le Col de la Traversette (2914 m), hors d’usage actuellement et en partie
éboulé, il fut concurrencé sérieusement par le Col Agnel. Les Vallées
accessibles depuis le Briançonnais sont la Maurienne (Savoie), par les cols du
Galibier (2677 m), des Rochilles (2493 m), de la Roue (2541 m) et du Fréjus
(2540 m), l’Oisans (vers Grenoble et le Bas-Dauphiné), par les cols du Lautaret
(2058 m) et d’Arsine (2348 m) ; et enfin, les Vallées Vaudoises
(St-Martin, Germanasque et Pellice), la Valle Po et la Valle Maira
et la Vallée de l’Ubaye, elle-même autant confinée que le Briançonnais.
1.2. Histoire
d’un pays alpin
1.2.1. Des origines au Moyen-âge
1.2.1.1. Premiers peuplements alpins
Au paléolithique, une période de
glaciations successives empêcha toute implantation humaine en Briançonnais.
Cependant, il est attesté qu’au cours du néolithique, soit 2000 ou 3000 ans avant
notre ère, le peuplement s’étendit plus en avant dans les Alpes. Des vestiges
archéologiques datant de cette époque ont été retrouvés dans les vallées
situées du côté italien, tels que : des haches en pierre (Oulx,
Salbertrand, Césanne), des débris de poteries (Valcluson), ainsi que deux
pierres gravées, l’une de petites croix, dite la Peïro de lâ Crû (Gran
Faetto) et l’autre, de signes étranges, appelée la Péira eicrita (Comba
Farina). Sur le versant occidental des Alpes, les traces d’occupation sont
moins nombreuses, en effet, seule une hache en pierre polie a été retrouvée
dans la vallée perchée de Fressinières (c’est là le seul vestige de cette
époque situé en altitude). Il est isolé de quelques cinquante kilomètres de
tous ceux qui ont été découverts, plus au Sud, notamment, dans la vallée du
Buëch), ainsi qu’un mégalithe, dit la table percée, au Col de l’Echelle. Les
hautes vallées de Briançon et du Queyras auraient ainsi été peuplées à une
époque plus tardive, certainement par l’Est.
A l’âge du bronze, la région a
certainement été traversée mais tout établissement a dû être limité jusqu’à une
période plus reculée, comme en attestent
la découverte d’une faucille (Montgenèvre), d’une lame de poignard à
rivets (Col du Lautaret), de cinq colliers (St-Véran) ainsi que d’une
soixantaine d’objets en bronze, mis à jour fortuitement par des marmottes en
1963, au lieu dit de la Casse Rousse (Villard d’Arêne), à plus de 2000 m
d’altitude. Plus bas, des traces d’activités humaines ont également été retrouvées
à St-Chaffrey, aux Alberts, au pied du Col de Montgenèvre, autour de Guillestre
et à Vallouise. Datant tous des VIIIème et VIIéme
siècles, et restant, une fois de plus isolés d’autres vestiges situés plus au
Sud (les plus proches se trouvant à Réallon, dans le Champsaur ou dans la
vallée du Buëch), la théorie d’un peuplement venant d’Italie, en passant par
les cols, apparaît donc plus crédible. Ainsi, dès l’époque de l’âge du bronze,
les populations montagnardes auraient été distinctes de celles de la haute
Provence. Toutefois, une activité pastorale des peuples du Sud n’est pas à
proscrire, même si aucune trace n’a été retrouvée sur cinquante kilomètres.
A Briançon, les travaux de construction
de la gare de Ste-Catherine, à la fin du XIXème siècle, firent
apparaître plusieurs squelettes, accompagnés de bracelets de fer. Si aucune
étude sérieuse ne fut faite à cette époque, il est probable d’y voir comme J.
Routier et H. Petiot, des vestiges de l’époque de Hallstatt. En effet, dans
tout le Briançonnais, la période de l’âge du fer est marquée par cette
civilisation. Ainsi, des bijoux en bronze remontant à cette période ont été
retrouvés à Pelvoux et dans le Queyras (St-Véran). A Case Plan et à Soubras,
près d’Oulx, des tombes recouvertes d’une grande pierre plate ont été mises à
jour. Dans l’une d’elles, le crâne d’un squelette contenait une étrange broche
en bronze de la Civilisation de Hallstatt (VIIème et Vème
siècles avant JC). Si ceci nous renvoie à des rituels plutôt macabres, cela
semble confirmer notre théorie d’un peuplement venu par l’Est. Rappelons à ce
sujet que la Civilisation de Hallstatt, l’une des plus importantes de l’âge du
fer en Europe, provenait de la partie la plus orientale des Alpes, entre
l’Autriche et la Slovénie, avant de s’étendre aux Alpes du Nord (Suisse et
Italie), et plus loin, à la vallée du Rhin, la France et l’Angleterre. Le
peuplement du Briançonnais serait donc bel et bien venu par l’Est.
Il apparaît clair, comme le dit J.
Routier, qu’un mode de vie s’édifia lentement en montagne, où l’homme s’adapta
à un milieu difficile, organisant une vie sociale inscrite dans la mémoire
collective, qui aura persisté bien des siècles après, adaptée à de nouveaux
besoins, dans les fondements mêmes des institutions, de la vie économique ainsi
que sur certains points, dans les mentalités des habitants de ces régions.
Certainement installées sur le replat
des vallées, les populations auraient eu une vie matérielle basée sur
l’utilisation des ressources locales : exploitation des bois, mines de métal,
activité agro-pastorale (cette dernière qui, comme nous le montrerons plus
tard, a dû permettre à l’homme de survivre au grand froid hivernal grâce à la
présence des troupeaux). Cependant, à ces moyens répondant aux besoins
essentiels, vinrent s’ajouter des échanges commerciaux qui, dès l’âge du
bronze, durent avoir lieu entre les tribus établies de part et d’autre des
Alpes.
1.2.1.2. La Civilisation Celto-ligure
On s’accorde à penser que les plus
anciens habitants furent des Ligures, comme sur la totalité du territoire alpin
occidental, de la Suisse à la Méditerranée. Vers la fin du IIIème
siècle avant notre ère, ces régions furent atteintes par les Celtes, venus du
Nord et de l’Est, peuplades d’agriculteurs et d’artisans pratiquant le commerce
et utilisant les principales pistes sillonnant le pays. Il semble que Celtes et
Ligures coexistèrent, si bien qu’on entend aujourd’hui souvent parler de
peuplades Celto-ligures. Si les Celtes sont, incontestablement de souche
indo-européenne, l’origine des Ligures demeure quant à elle, des plus
douteuses.
Remontons un peu dans le temps afin
d’essayer d’expliquer leurs origines. La toponymie permet d’établir que les
premières populations alpines auraient été de type brachycéphale, d’origine
Ouralo-altaïque, appelés Touraniens ou plus communément Alpins. Ce peuplement,
venu de l’Est lointain, aurait semé un peu partout le toponyme alp /arp,
signifiant pâturage. A leurs côtés, venus quant à eux par le Sud, se
trouvaient aussi des populations d’origine méditerranéenne, que l’on retrouve
sur les deux tiers du territoire français actuel ainsi que sur tout le pourtour
méditerranéen, au Moyen-Orient, et jusqu’en Inde.
C’est sensiblement de cette dernière
souche que semblent être issus les Ligures ou plus précisément, les Vagiens
Ligures. Ils se seraient établis dans les Alpes, en se métissant certainement
avec leurs prédécesseurs, avant de subir eux-mêmes un métissage avec les
Celtes. Ainsi, les habitants des Alpes seraient d’une origine distincte de
celle des habitants des régions situées aux alentours (Provence et plaine du
Pô). Bien qu’ils aient dû par la suite, subir leur supériorité et devoir s’y
soumettre, nous allons montrer que, sur bien des points, ils sauront toujours
garder des traces de cette spécificité.
1.2.1.3. La
période romaine
Hannibal aurait traversé les Alpes au
IIIème siècle avant notre ère, accompagné d’une armée de soixante
mille hommes ainsi que de trente-sept éléphants. Cependant, l’Histoire perd sa trace
entre Arelate (Arles), où il aurait franchi le Rhône, et la plaine du Pô.
Ce dernier aurait donc franchi les
Alpes, au prix de la perte de près de la moitié de son armée ainsi que de
trente-six de ses mastodontes. Les hypothèses sont nombreuses quant à
l’itinéraire choisi mais il semble plus probable qu’il ait préféré suivre la
vallée de la Durance afin d’emprunter le Col de Montgenèvre. En effet, il
aurait profité de l’agressivité des populations indigènes d’alors pour retarder
l’ennemi à ses trousses. Cela expliquerait les très nombreuses pertes de ces
armées.
Certains historiens préfèrent opter
pour un éventuel passage par le Col du Montcenis. Quoi qu’il en soit, la route
des Alpes aurait été ouverte déjà bien avant, d’après la légende, par Hercule.
Une inscription retrouvée à Montgenèvre (VIAM EX ITALIA PER ALPES IN
PROVINCIA VICTOR LIBERATISSIMUS [TITUS] FECIT), semble attester que la première route fut construite sous les
ordres de Titus au Ier siècle, soit trois cents ans après
Hannibal. L’origine du Montgenèvre reste donc bien une énigme, quant à savoir
si Hannibal y est passé, c’est encore un autre problème. MONS JANI, nom latin
du Montgenèvre évoque Janus, dieu associé aux portes de Rome et par extension,
à tout passage. Ce col, facilement carrossable du côté français, mais
relativement abrupt du côté italien a donc été une des principales voies
d’accès entre la Gaule (Narbonnaise et Lyonnaise) et la Gaule Cisalpine.
L’empreinte romaine a par conséquent été nettement marquée en Briançonnais, aussi
hostiles qu’en aient été ses populations, depuis le début des expéditions
romaines hors d’Italie.
Donnus, roi des Ségusiens, réputé pour
sa sagesse et qui régnait sur les deux versants des Alpes, donna son appui à
César pour les franchir (-58), sans se soumettre à Rome. Son fils, Marcus
Julius Cottius, se fit également son allié plutôt que son sujet et conserva
avec une indépendance relative, le commandement des quatorze tribus que
gouvernait son père. C’est à lui que revient l’appellation de cette partie des
Alpes dites Cottiennes. En l’an -8 avant JC, il fit édifier à Suse, un arc de
triomphe où sont gravés les noms des peuples qu’il administrait en qualité de
préfet romain. En voici l’inscription :
IMP.
CÆSARI AVGVSTO DIV. F. PONTIFICI MAXIMO TRIBVNIC. POTESTATIS XV IMP. XIII M.
IVLIVS REGIS DONNI F. COTTIVS PRÆFECTVS CIVITATVM QVÆ SVBSCRIPTÆ SVNT
SEGOVIORVM SEGVSINORVM BELACORVM CATVRIGVM MEDVLLORVM TEBAVIORVM ADANATIVM
SAVINCATIVM EGDINIORVM VEAMINIORVM VENISANORVM IEMERIORVM VESVBIANORVM
QVARIATVM ET CIVITATES QVÆ SVB EO PRÆFECTO FVERVNT
Parmi les noms de tribus citées se
retrouvent les Quariates (Queyras) et les Savincates (d’après Allais, Roman,
Durandi, Walckener et d’autres, les Savincates auraient vécu à Oulx ou à
Salbertrand et non à Savines). En revanche, les Brigiani (ou Brigantii) de
Briançon n’y figurent pas. Ce n’est que sur une autre inscription, retrouvée
cette fois à 1530 m d’altitude, au hameau des Escoyères, près d’Arvieux
(Queyras), que l’on retrouve leur nom, accompagné de celui des Savincates et
des Quariates. Mais elle précise en revanche que, tandis que Cottius
administrait de sa résidence de Suse, directement la partie inférieure de ses
états, il confia le gouvernement des hautes vallées à un préfet indigène du nom
de Brussulus.
L’inscription des Escoyères, qui se
trouve aujourd’hui sur deux linteaux séparés de la chapelle Ste-Madeleine,
parle d’un préfet ou d’un chef, nommé Bussulus. En voici le
texte reconstitué :
[Q]VAR[TINIVS BVSS]VLLIF[...SIBI
ET B]VSSV[LLO] PATR[I BUSSULL]Æ LVT[ATIÆ] MATRI [AL]BANO BVSS[VLLI FILI] FRATRI
PRAEF CAPILLA[TI] SAVINCAT QVARIAT [ET] BRIGIANORVM [QVARTINI]O BVSSVLIF FRATRI
[QVARTI]NIAE BVSSVLIF SOROR
Cette inscription cite le nom de
Capillati (qui ont les cheveux longs), comme représentant trois tribus, les
Savincates (Oulx), les Quariates (Queyras) et enfin, les Brigiani (Briançon).
L’orthographe BUSSULLIF ou BUSSULIF demeure un mystère, à moins qu’il ne s’agisse du nom indigène de
la personne, latinisé en BUSSULUS. Si les sources sont exactes, le préfet
Bussulus aurait été le chef d’une tribu indépendante, au sein même du royaume
de Cottius. Les Capillati auraient été un peuple, qui serait resté longtemps
insoumis aux Romains. Il semble clair que ces derniers devaient certainement
plus s’intéresser aux lointaines richesses de la Gaule ou de l’Hispanie, plutôt
qu’à la pauvreté des montagnes. Il est donc clair que ces Irréductibles
Gaulois (ou plus précisément Irréductibles Ligures) vécurent encore
longtemps, au sein même de l’Empire Romain, de façon totalement indépendante.
Les Romains, venus du bord de mer,
étaient caractérisés par une horreur profonde et instinctive de la montagne. De
plus, ces «chevelus» ne devaient pas être des plus fréquentables de tout bon
citoyen romain respectable. Mieux valait-il pour eux ne pas trop ennuyer ces
barbares… Aussi ils ne cherchèrent pas à s’enliser dans des conflits dangereux
avec les montagnards, préférant plutôt abandonner l’administration des hautes
vallées, au profit d’un droit de passage. Il est dit que les Brigiani prirent
part aux expéditions gauloises en Italie. Cela témoigne bien du fait que les
négociations ne durent tout de même pas être aisées. Toutefois, la puissance de
l’Empire Romain était telle, que même les zones les plus isolées furent
conquises, mais assez tardivement, sous Néron, un siècle après César. Ainsi,
l’unité et l’isolement géographique de cette région ouvrirent la voie à ses
populations à entretenir une unité politique, existant déjà très certainement
depuis une période bien antérieure à celle de la conquête romaine.
En ce qui concerne la période romaine,
tout du moins, la véritable période de domination romaine en Briançonnais,
puisque comme nous venons de le dire, cette région est restée une enclave d’Irréductibles
Gaulois jusqu’au règne de Néron. C’est en l’an 13 avant J.-C. que
l’empereur Auguste obtint partiellement la soumission des peuples gouvernés par
Cottius. Comme on le voit sur l’arc de Suse, les Brigiani refusaient de se
soumettre. La romanisation s’étendit lentement. A la mort de Cottius le Jeune,
le fils du précédent, en l’an 63, Néron transforma le royaume en une province
définitivement intégrée à l’Empire et administrée, non plus par un préfet
indigène mais par un procureur de l’ordre équestre. C’est donc entre les années
-13 avent J.-C. et 63 après J.-C. que le droit romain commença à être appliqué
en Briançonnais. Briançon dût à l’époque commencer à prendre de l’importance de
par sa situation géographique.
Les indications sur cette époque sont
assez peu précises. Ainsi, la première cité de Briançon se serait trouvée en
amont du Champ de Mars, soit plus haut que la ville actuelle. Plusieurs
vestiges y ont été trouvés (médailles à effigie d’empereurs romains,
constructions anciennes, statues de bronze, lampes, pièces de monnaie,
bas-reliefs etc). Briançon a très certainement été fortifiée dès cette
époque : des vestiges de murailles retrouvés sous le Champ de Mars le
laissent présager. Toutefois, ils dateraient des IIIème et IVème
siècles, époque à laquelle de nombreuses villes romaines furent équipées et
protégées à cause de troubles fréquents. C’est
certainement à cette époque que la ville fut déplacée plus en
aval, afin de profiter du verrou glaciaire comme rempart naturel. A cette
époque, sous Ennodius et Ammien Marcellin, Briançon était appelée VIRGANTIA
CASTELLUM.
Quoi qu’il en soit, l’importance de
Briançon a toujours été faite par sa position inévitable sur les routes entre
l’Italie, la Gaule et l’Espagne. Fréquentée dès l’âge du bronze, l’itinéraire
par le Montgenèvre fut amélioré en 120 avant J.-C., par Domitius Ahenobarbus,
d’où son nom de VIA DOMITIA. Cottius y apporta de nouvelles modifications comme
une série de lacets. Cette voie très fréquentée partait de Turin pour relier
Suse (SEGUSIO) puis Oulx (AD MARTIS) et Césanne (GOESAO), avant d’arpenter les
pentes du Montgenèvre où se trouvait déjà le village appelé SUMMA ALPES ou
DRUANTIUM. Puis, la voie redescendait vers Briançon, en passant très
certainement par le Fontenil actuel avant de remonter vers la ville. Il semblerait
qu’en aval de Briançon, la voie suivait la rive droite de la Durance, en
passant par les villages actuels de St-Blaise, Prelles et Villard-Meyer. Puis,
elle aurait traversé la Gyronde au niveau de la Bâtie-des-Vigneaux, avant de
descendre vers la Roche-de-Rame (RAMA), Embrun (EBURODUNUM), Gap (VAPINCUM) et
de se séparer en deux branches : l’une vers Sisteron et la Provence,
l’autre vers Die et Valence par le Col de Cabre (GABRA MONS, voir carte 1).
Il est attesté que le Col de l’Echelle
était déjà pratiqué à cette époque : un petit chemin aurait relié Briançon
à Bardonnèche en remontant toute la vallée de la Clarée. Mais une autre route
importante reliait Briançon à Grenoble (CULARO) par l’Oisans et l’actuel Col du
Lautaret. Il y aurait eu une autre voie romaine qui elle, reliait le Monêtier
(STABATIO) à Luc-en-Diois, sous le Col de Cabre. Cette route, dont l’itinéraire
devait passer le Col de l’Eychauda (2425m) pour atteindre Vallouise, devait par
la suite franchir la chaîne des Ecrins vers le Valgaudemar, avant de passer par
le Trièves pour rejoindre la voie vers Die. Toutefois, ce parcours semble bien
difficile, notamment entre la Vallouise et le Valgaudemar, où seuls deux cols
(respectivement 3088m et 2760m) seraient franchissables. L’itinéraire est très
discuté mais le trajet est possible. Certes, les Ecrins constituent une
barrière géographique imposante, mais même l’Himalaya n’a pas empêché les
Tibétains de s’établir des deux côtés de la chaîne.
1.2.1.4.
Troubles et invasions barbares
Cette époque est extrêmement confuse.
En effet, les sources trop pauvres n’apportent que de rares indications sur le
sort de Briançon, qui se confondit avec celui du Briançonnais. Il subit
toutefois comme ailleurs, des invasions qui pouvaient aller de simples raids à
des implantations plus durables. On y entrevoit en revanche la première ébauche
d’un «pagus» briançonnais, ainsi que certaines évolutions économiques,
le plus souvent défavorables. Les premières invasions furent celles des
Wisigoths, qui ne laissèrent pas de traces. Ils franchirent le Montgenèvre en
412, venant d’Italie pour se rendre dans le Sud-ouest de la Gaule, mais ils ne
firent que traverser la région. Il n’en fut pas de même avec les Burgondes qui
atteignirent le Briançonnais en 477. Leur royaume s’étendait entre Avignon et
Nevers, avec Genève comme capitale. A la suite de nombreux combats, le royaume
des Burgondes tomba sous la domination des Francs. Sous le règne du roi des
Francs Gontran, les Lombards traversèrent le Montgenèvre et dévastèrent le pays
tout entier par deux fois (570, puis vers 574).
Les Lombards répandirent une véritable
terreur dans toutes les contrées, à tel point que le Montgenèvre, peu sûr, fut
délaissé par les marchands et les pèlerins, au grand dommage de l’économie du
pays. Ce ne fut qu’après la conversion des Lombards au catholicisme (vers 660)
que la route des Alpes fut à nouveau fréquentée. Suite à la victoire du roi
Gontran sur les Lombards, le Briançonnais fut rattaché à l’évêché de Maurienne.
Ses frontières correspondaient presque exactement à celles de l’ancien
territoire de Cottius. Pour le Briançonnais, la frontière Sud se trouvait au
niveau du défilé de Pertuis-Rostang, au-delà duquel on était dans l’évêché
d’Embrun.
Après une accalmie de plus d’un siècle,
la région dut essuyer de nouvelles vagues d’invasions. Les Sarrasins, venus
d’Afrique du Nord par l’Espagne, pénétrèrent en Provence vers 725. De là, ils
remontèrent la vallée du Rhône jusqu’à Langres et Autun. Après les avoir
repoussés à Poitiers, Charles Martel décida d’aller les combattre dans le Sud
de la Gaule, mais cette lutte connut diverses péripéties au cours desquelles
les Francs, par leurs massacres et leurs pillages, se firent plus haïr que les
Sarrasins. Lorsque Charles Martel fit appel aux Lombards pour lui prêter main
forte en 738, ces derniers traversèrent à nouveau le Briançonnais pour aller
combattre les Sarrasins, qui furent expulsés l’année suivante.
Au début du VIIIème siècle,
le pays briançonnais (pagus brigantinus) était composé des vallées de la
Guisane, de Névache et de la Durance, ainsi que des celles de la Vallouise et
du Queyras. A cette époque, les habitants des hautes vallées dépendaient du
lointain pouvoir de grands seigneurs, formant un petit peuple composé de serfs,
de colons, d’hommes libres et d’affranchis. Tous étaient des paysans qui
cultivaient les terres, pratiquaient l’élevage et exploitaient les forêts, avec
des rendements certainement assez médiocres, que venaient amoindrir les raids
des barbares. En fait, une population certainement misérable et famélique.
En 751, à la fin de la dynastie
mérovingienne, le Briançonnais passa sous la domination des Carolingiens
(domination assez lâche selon J. Routier). Après le partage de Verdun (843), la
région passa de main en main, subissant les multiples partages des royaumes,
jusqu’à se retrouver en 933, dans le second royaume de Bourgogne. A cette même
époque, la région subit de nouveaux raids barbares, tout d’abord des Sarrasins,
qui cette fois pénétrèrent plus loin dans les Alpes. Briançon aurait alors été
saccagée, au même titre qu’Embrun, la Maurienne et Suse. Ils semèrent cette
fois une véritable terreur partout où ils passaient. Puis, à la même époque,
sont attestées des passages de hordes hongroises ou magyares, qui déferlèrent
sur la région à plusieurs reprises (924 à 926 et 951 à 953), en de rapides et
dévastatrices incursions. Le nouveau roi de Bourgogne chercha alors à les
opposer habilement aux Sarrasins, mais ceux-ci n’en furent pas chassés pour
autant. Ces derniers ne quittèrent les Alpes et leur repère du Fraxinet qu’en
983.
Au cours des cinq siècles qui suivirent
la chute de l’Empire Romain, le Briançonnais connut bien des vicissitudes. Les
passages des barbares par le Col du Montgenèvre, dont l’intérêt fut une fois de
plus mis en évidence, perturbèrent l’économie de la région. L’économie de
subsistance ne fut pas moins atteinte, on imagine en effet facilement à quoi
pouvaient être réduites les récoltes après le passage de telles hordes de
pillards !
Durant ces périodes, il apparaît clair
que de hautes vallées alpines telles que celles du Briançonnais, dévastées par
les invasions et dont les populations devaient être déçues par des royaumes en
perpétuelles divisions et qui ne leur offraient aucune protection, développèrent
un esprit communautaire fort, qui allait conduire un peu plus tard, à
l’élaboration de petites communautés réduites à une totale autarcie anarchique,
certes peu prospères, mais suffisantes pour subvenir à leurs besoins.
1.2.2. La République des Escartons
1.2.2.1. Le rattachement au Dauphiné
A la mort du dernier roi de Bourgogne,
Rodolphe III, en 1032, son neveu et héritier, l’empereur du
St-Empire-Romain-Germanique, Conrad le Salique ne put prendre possession de ses
états qu’après sa victoire sur le comte Eudes de Champagne qui les revendiquait
également. Durant ces années de guerre, seigneurs laïques et ecclésiastiques du
royaume de Bourgogne prenaient le parti de l’un ou l’autre des prétendants à la
succession. Le Briançonnais échappa ainsi à l’évêque de Maurienne (resté
malencontreusement fidèle à Eudes), pour être rattaché à l’archevêché d’Embrun,
tandis que les vallées situées sur le versant italien furent conservées par
l’évêque de Turin.
Deux grands seigneurs opposés, le comte
de Savoie, et Guigues, comte d’Albon, s’étaient également empressés de
reconnaître l’empereur, comptant de la sorte en tirer avantage. Le premier
reçut d’Henri III, fils de Conrad, l’investiture de la Maurienne ; alors
qu’au second fut inféodé par le même empereur, entre 1039 et 1043, le
Briançonnais, région qui s’arrêtait alors aux crêtes du Montgenèvre. Chacun
d’entre eux gardait ainsi, avec le Mont Cenis d’une part et le Montgenèvre
d’autre part, les deux principaux passages des Alpes. Entre les deux, les
vallées de Suse et du Cluson restaient en possession du marquis de Turin. Les
seigneurs de Bardonnèche tenaient en fief direct de l’empereur, toute la haute
vallée de la Doire, d’Exilles au Montgenèvre.
Toute la politique des comtes d’Albon,
futurs Dauphins, fut une mainmise progressive sur cette région, où, par le jeu
des donations, se manifestaient la puissance et les rivalités des trois grands
seigneurs laïques du lieu, ainsi que celles des seigneurs ecclésiastiques. Les
donations des comtes d’Albon montrent que très rapidement, à partir de Guigues
Ier le Vieux, ils débordèrent le Montgenèvre, possédant des biens à
Césanne (1063), et percevant les dîmes sur les églises de Salbertrand et
d’Oulx, entre 1058 et 1079. Ainsi, vers la fin du XIIème siècle, ils
jouissaient de droits étendus du Montgenèvre jusqu’à Suse. En 1230, ils
s’étendirent également de l’autre côté du Queyras, dans la vallée de la haute
Varache. Sur le versant français, en revanche, depuis la seconde moitié du XIIème
siècle, la frontière se maintint vraisemblablement au niveau du verrou
glaciaire du Pertuis-Rostang, entre l’Argentière-la Bessée et
St-Martin-de-Queyrières.
Avant la fin de la première moitié du
XIIIème siècle, le Briançonnais avait donc atteint ses limites, qui
ne varieraient que cinq cents ans plus tard. Il comprenait, sur le versant
français, les vallées de la Clarée, de la haute Durance, en amont du
Pertuis-Rostang, de la Guisane jusqu’au Lautaret, de la Vallouise, du Queyras,
jusqu’à la Combe Veyer, excluant Ceillac et Guillestre, rattachés à
l’Embrunais. De l’autre côté du Montgenèvre, sur le versant piémontais, il
s’arrêtait dans la vallée de la Doire, un peu en aval du village de Chaumont,
et en amont de Suse, en englobant la vallée de Bardonnèche. Dans la vallée du
Cluson, la limite se situait entre Fenestrelle et la Pérouse, au niveau du Bec
Dauphin. Plus au Sud, communiquant avec le Queyras par le Col Agnel, la haute
Varache cessait d’être briançonnaise en aval du confluent des Varaches de la
Chenal et de Bellin, au lieu-dit du Confine. Structure géographique bien
délimitée, fermée à l’aval de presque toutes ces vallées par des verrous
glaciaires et qui exercera une certaine influence sur les institutions
briançonnaises à venir. C’est sur ce territoire que les Dauphins, qui prirent
le titre de Princes du Briançonnais,
exercèrent leur suzeraineté.
Mis à part quelques droits féodaux
maintenus à des seigneurs locaux, notamment à ceux du Queyras et de
Bardonnèche, ils avaient dès le XIIIème siècle, plein domaine et
seigneurie à peu près dans tout le Briançonnais. Leur puissance fut renforcée
par l’obtention du droit de battre monnaie à Césanne, que l’empereur Frédéric
octroya en 1155, à Guigues Dauphin, marié à l’une de ses parentes. Il fut
également assorti de la concession des mines d’argent du Fournel, à
l’Argentière. Les premiers deniers de Césanne ne furent guère frappés avant
1185, bien loin de valoir ceux du comte de Savoie frappés à Suse au même
moment. Ces médiocres deniers, dits deniers noirs, cessèrent d’être émis
sous le règne du dauphin Jean II (1307-1319). On ne connaît que très peu
d’exemplaires de pièces sorties de cet atelier, d’ailleurs de très mauvaise
qualité : du métal saucé précise G. de Manteyer. En raison du caractère
international de la foire de Briançon, toutes sortes de monnaies y circulaient.
C’était la monnaie delphinale qui avait généralement cours, même si la monete briançonesii eut cours quelques temps au début du XIVème siècle. Les
marchands étrangers payaient généralement en espèces de leurs pays. Si l’on
trouvait des pièces venant d’Allemagne, d’Aragon et même d’Angleterre, florins
et gros de la papauté étaient courants sur le marché, ainsi que des monnaies
provençales et savoyardes. Cependant, depuis le début du XIVème
siècle, le florin d’or de Florence avait fait son apparition et s’imposa
rapidement, au côté des ducats de Gênes.
Malgré tout, la petite principauté de
Briançon, au carrefour des principales vallées, bénéficiait d’une situation
géographique privilégiée. Ainsi, la petite ville connut une grande prospérité.
C’était, d’après T. Sclafert, un marché international dont l’importance
surpassait vraisemblablement celle de Grenoble. Cet enrichissement, allié à
l’éloignement du pouvoir central et le caractère forcément marqué des
montagnards, avait donné à ses habitants les moyens d’obtenir et de maintenir
des avantages politiques considérables.
1.2.2.2. La Grande Charte des Libertés Briançonnaises
Avant de céder le Dauphiné à la France, le Dauphin Humbert II,
sans descendance, passa le 29 mai 1343 des transactions avec les mandataires
des communautés du Briançonnais de manière à assurer de façon définitive et
inattaquable la situation de leurs membres dans l’avenir. Ils tenaient à ce que
fût établi sur des bases précises et
incontestables
le statut qui devait confirmer, à leur yeux, leurs franchises municipales. Les
délégués n’étaient d’ailleurs pas venus les mains vides : ils s’étaient en
effet trouvés assez riches pour verser comptant la somme de douze mille florins
d’or ainsi que pour assurer au Dauphin une rente annuelle de quatre mille
ducats.
Les Briançonnais auraient donc acheté leur liberté. Le véritable
côté de cette affaire apparaît plus surprenant : le Dauphin Humbert II
était, en fait, bien insoucieux des affaires des Briançonnais, mais manquant
constamment d’argent car très dépensier (et soucieux de s’assurer une retraite
tranquille), il jugea de bonne augure et financièrement intéressant de leur
accorder autant de privilèges, pourvu que l’importante somme lui soit versée
tous les ans… Les bases de cette transaction sont donc assez surprenantes.
Si les Briançonnais bénéficiaient déjà depuis environ 1240, de
très nombreux privilèges et franchises, issus d’un accord passé alors avec le
Dauphin. Ceux-ci durent craindre que leur passage sous la couronne de France ne
les en prive. Et c’est ainsi qu’ils s’arrangèrent, à l’amiable peut-on dire,
avec leur ancien souverain, pour acheter à prix élevé, à la fois leurs
privilèges, mais aussi le soutien du Dauphin. En réalité, les Briançonnais
profitèrent de cette transaction pour se faire accorder bien d’autres
avantages, sécurisés par de nombreuses clauses, qui leur en garantissaient la
perpétuité. F. Carlhian-Ribois, écrivit à ce sujet : «Rompant avec la
Loi de l’hérédité, le Dauphin a volontairement cédé ses droits et ses
privilèges, en signant un contrat unique dans l’histoire, pour faire des
Briançonnais des petits princes de la liberté.»
Il faut signaler qu’à l’époque où fut signée cette Charte, les
populations du Briançonnais savaient en grande majorité lire et écrire. Si ce
fait est incroyable pour l’époque, il laisse bien présager de quelle minutie et
de quel soin particulier, les Briançonnais ont dû faire preuve lors de la
rédaction des articles de la Charte. Celle-ci, représenta, en fait,
l’aboutissement de près d’un siècle de pratiques selon les préceptes qu’elle
décrit, conformément aux accords passés antérieurement, comme celui de 1240.
Toutefois, tout cela peut laisser subodorer le fait que les habitants de
Briançon et de toute sa région avaient déjà coutume de vivre de la sorte depuis
peut-être bien plus longtemps et qu’ils ne les auraient qu’officialisés par la
Charte.
Ayant donc ravi tous ses droits féodaux au Dauphin, les
Briançonnais se retrouvèrent dans une situation politique et économique
infiniment supérieure à celle de tous leurs voisins. On peut en effet dire,
sans exagération, qu’ils bénéficiaient alors de droits plus avantageux que ceux
de citoyens de divers états soi-disant démocratiques de l’époque actuelle. Les
habitants des communautés du Briançonnais, réunis sous une même bannière dite
«Grand Escarton de Briançon», «République des Escartons» ou encore «Principauté
du Briançonnais», avaient acquis dans la plus pure légalité, une quantité
importante de libertés que bien peu d’autres communautés paysannes françaises
de l’époque n’auraient jamais pu croire possibles.
Tout d’abord, les Briançonnais obtinrent le statut de Francs-Bourgeois.
Cela laissait entendre qu’ils accédaient à un rang social bien plus vénérable
que celui de simples paysans ou serfs. Ce statut social les exemptait
définitivement de tout service féodal. Ainsi, ils étaient libres, entre autres,
de posséder leurs propres fiefs, afin de jouir directement de leurs ressources.
Les députés des communautés obtinrent que tous les détenteurs de propriétés
foncières seraient dorénavant assujettis à l’impôt ainsi qu’au paiement des
taxes destinées à solder la rente annuelle destinée au Dauphin. Cela se solda
évidemment par des protestations des nobles qui, ne possédant plus de pouvoir
légal sur les sujets briançonnais, préférèrent progressivement quitter la
région.
Ayant éliminés les nobles, les citoyens briançonnais s’emparèrent
de leurs terres. Ils purent ainsi profiter de tout ce qu’elles pouvaient leur
offrir, sans n’avoir à payer les lourdes taxes subies auparavant. La Charte
leur accordait également droit de port d’arme, de chasse, de réunion et
d’assemblée, ainsi que droit de vote afin d’élire les représentants de leur
communauté pour siéger à l’assemblée générale du Grand Escarton. La Charte de
1343 scellait ainsi le destin d’une petite ville déjà assez prospère. Briançon
allait donc devenir un carrefour presque inévitable sur la route entre la
France et l’Italie. La ville devint un important marché où se parlaient toutes
les langues et où circulaient toutes les monnaies des pays alentours. Entre les
franchises et les libertés et, l’importance commerciale et stratégique dont
elle profitait, Briançon était devenue une ville plus qu’attractive.
De cette Grande Charte du 29 mai 1343 date la totalité des
libertés et privilèges que les Briançonnais allaient défendre fièrement et
jalousement pendant près de quatre siècles. La Grande Charte fut ainsi très
régulièrement confirmée par lettres patentes envoyées à tous les rois de France
qui se sont succédés entre Charles V et Louis XVI. Les principales institutions
de cette République des Escartons seront traitées plus loin, lors de l’étude de
l’aspect de l’autogestion montagnarde.
1.2.2.3. Les
Guerres de Religion
Les Vaudois étaient les disciples de Pierre Valdès (ou Valdo), un
marchand lyonnais qui, voulant retrouver une pureté évangélique, commença à
prêcher sa bonne parole auprès des classes populaires lyonnaises. En 1175, il fit
traduire la Bible en dialecte franco-provençal, afin d’attirer un nombre plus
important de fidèles. Ses disciples, que l’on appela les Vaudois, furent
l’objet de multiples persécutions. Etablis dans toute la vallée du Rhône, ils
endurèrent parfois de terribles massacres, tels que dans le Lubéron (21 avril
1545).
C’est ainsi qu’ils fuirent vers les montagnes, espérant pouvoir
vivre tranquillement, plus à l’écart. Les libertés accordées à la région
briançonnaise étaient à cette époque très attractives. Toutefois, les
populations locales étant de tradition catholique, elles ne les accueillirent
pas de la meilleure façon. Les Vaudois durent, comme les autres protestants, se
regrouper en d’importantes communautés, afin de pouvoir exercer librement leur
culte. Si un large nombre de leurs descendants vit encore dans ces vallées
alpines de nos jours, beaucoup de Vaudois durent à nouveau fuir la région, à la
suite de la révocation de l’Edit de Nantes (18 octobre 1685), qui interdisait
sévèrement tout autre culte que le Catholicisme. Le Valcluson connut par
exemple un important exode de Vaudois vers l’Allemagne. Ceux-ci y demeurent
encore à l’heure actuelle. Le plus étonnant est que ces Vaudois expatrié ont
repeuplé là-bas des villages, en y vivant sous les préceptes de la Charte de
1343, comme cela se faisait en Valcluson.
Dans la décennie qui suivit la révocation de l’Edit de Nantes, le
Briançonnais n’échappa pas à la situation générale de l’époque. Une grande
insécurité se fit ressentir dans les campagnes. Dans les Escartons, la présence
de nombreux Vaudois aggravait considérablement la situation. Ces derniers
s’étaient réfugiés par masses dans les hautes vallées du versant piémontais.
Assimilés aux membres des églises réformées (Calvinistes et Huguenots), ils se
trouvaient persécutés à la fois par le Piémont et par la France. Le pouvoir du
Roi de France fut nettement marqué dans les campagnes à cette époque, si bien
que le sceau de Louis XIV orne de nombreux édifices. C’est lui qui ordonna
alors la construction de l’église de Fenestrelle, ville comptant de nombreux
Vaudois.
Ils constituaient ainsi des communautés de forte concentration
dans les vallées du Chabaud, de Germanasque, du Pellice et du Cluson (qui
d’ailleurs, se sépara à cette époque de l’escarton d’Oulx pour devenir
autonome). Ces vallées se trouvant à l’Ouest de Pignerol sont aujourd’hui
encore connues sous le nom de Vallées Vaudoises. De nombreux autres Vaudois
vivaient également, en relation étroite avec leurs coreligionnaires situés de
l’autre côté des Alpes, dans la vallée de Fressinières et dans le Queyras.
Leurs rites religieux s’effectuaient parfois de façon cachée comme à Angrogna,
où se trouvait un temple secret aménagé au fond de la forêt.
Comme souvent dans les révoltes des minorités, aux Vaudois
(communément appelés les Barbets à l’époque, du nom de leurs prêtres, les
«Barbes»), se mêlaient des marginaux, des mendiants ou des brigands de grands
chemins, bien loin des préoccupations religieuses. Le Queyras était leur cible
privilégiée et de nombreuses chroniques locales relatent leurs méfaits.
Assimilés le plus souvent aux Vaudois, ils firent naître de violentes
représailles.
Pour se protéger de cet afflux de brigands, Briançon ne possédait
qu’une enceinte médiévale construite à la fin du IXème siècle, sous
Charles VI. Elle n’était faite que du dernier mur des maisons et s’était vue
percée au cours des siècles, de très nombreuses fenêtres. La ville était en
outre dépourvue de tout chemin de ronde adapté à la circulation de défenseurs
et à la mise en batterie des armes. Seul le château, également de construction
médiévale, avait été renforcé d’éléments bastionnés par Lesdiguières dans les
années 1590. A l’évidence, Briançon et ses richesses n’était pas à l’abri d’un
coup de main des Barbets.
C’est donc dans ce contexte d’insécurité locale que l’on décida en
1689, de doter la ville d’imposants remparts. C’est Hue de Langrune, un
ingénieur briançonnais, qui en conçut les plans. Puis, ils furent perfectionnés
et renforcés par Vauban, quelques années plus tard. D’autres villages furent
ainsi équipés militairement, comme sur tout le front alpin : Exilles,
Fenestrelle, Château-Queyras et, hors des Escartons, Mont-Dauphin. La présence
militaire fut par la suite permanente dans la région.
Au Sud de l’escarton de Briançon, au niveau du défilé de
Pertuis-Rostang, se trouvent encore aujourd’hui, les restes d’une forteresse
communément désignée sous le nom de «Mur des Vaudois». De nos jours en ruines,
il s’agissait d’une colossale muraille, que l’on retrouve sous le nom de «fortificatio bastide» dans un acte de
1319. Elle fut construite à la fin du XIIIème ou au début du XIVème
siècle. Haut de cinq mètres, avec créneaux, chemin de ronde et cerné de trois
tours de guet, le mur aboutissait à un château fort. Ce rempart coupait la
vallée de part en part, au dessus du village de l’Argentière.
Il servait essentiellement à empêcher l’accès à Briançon aux
multiples pillards et brigands venus de Provence convoiter les richesses de la
petite cité franche. Le nom de «Mur des Vaudois» lui fut donné pour la première
fois au XIXème siècle, dans un guide de A. Joanne, mais cela
constitue une erreur. En effet, cette muraille ne fut ni construite par les
Vaudois (elle est bien plus ancienne), mais étant assimilés aux brigands, une
confusion a été faite. A plusieurs reprises, ces remparts protégèrent le
Briançonnais de la progression des épidémies de peste ou de cholera, venues de
Marseille (comme en 1348 et en 1720). Cependant, sa principale utilité
consistait, selon J. Roman, à arrêter la contrebande de sel qui s’était établie
entre Briançon, jouissant de l’exemption de gabelle, et l’Embrunais.
1.2.2.4. Le Traité d’Utrecht : une déchirure mal vécue
Le Duc de Savoie, lors de son entrée
dans les vallées du Briançonnais, après la prise du fort d’Exilles le 14 août
1708 avait, pour concilier l’esprit des habitants, publié des manifestes qui
leur garantissaient le respect de leurs usages. Certains de ces textes, comme
celui qui fut publié le 12 septembre de la même année, dans la vallée d’Oulx,
ont été perdus. Par contre, voici la teneur de celui du 8 septembre, relatif au
sort de la vallée de Pragelas :
«Son Altesse Royale [de Savoie],
voulant faire ressentir les effets de sa bonté et de sa douceur à tous les
habitants des communautés de la Vallée de Pragelas présentement qu’elle est
réunie à ses états et soumise à sa souveraineté, m’a ordonné de leur faire
savoir quelles sont ses intentions touchant le règlement de la justice, police
et finance de la manière qui s’ensuit :
1°) La justice est administrée en son nom (…) suivant le style et
la forme qui se pratiquaient auparavant (…) Le sieur procureur M. Petiti est
nommé châtelain de la vallée et fera résidence à Fenestrelle, et exercera sa
charge en la manière et aux formes pratiquées par les autres châtelains
prédécesseurs.
2°) Et à l’égard de l’économie ou régie des affaires publiques et
des communautés, Son Altesse Royale permet de les faire en la matière
accoutumée ci-devant.»
Bien que l’on fût alors en pleine
guerre de Succession d’Espagne, et sur l’ordre du baron de St-Rémy, la
communauté de Bardonnèche lui jura fidélité dès le 2 janvier 1709. Par contre,
il semble qu’il attendit la ratification du Traité pour ordonner, le 29 juillet
1713, la prestation de serment de fidélité des habitants de la vallée de
Pragelas et autres terres cédées par la France. De même que les communautés de
la vallée d’Oulx le prêtèrent entre les mains du général Porte en août 1713.
Car entre temps, en effet, le Traité
d’Utrecht était conclu le 11 avril 1713. L’échange de ratification entre les
plénipotentiaires de France et de Savoie n’eut lieu que le 6 mai. Louis XIV
cédait au Duc de Savoie Victor Amédée II, devenu Roi de Sicile, en échange du
Val-des-Monts (Vallée de Barcelonnette), «tout ce qui est à l’Eau Pendante
des Alpes du côté du Piémont», c'est-à-dire, les escartons d’Oulx, du
Valcluson et de Château-Dauphin.
C’était appliquer le principe militaire
de la frontière sur des lignes naturelles, telles que celle du partage des
eaux, sans tenir compte des anciennes fédérations montagnardes. Ces vallées
dites alors Vallées Cédées, situées par rapport à Briançon «au-delà des
Monts», comprenaient trente-deux communautés (trente-trois si l’on ajoute
celle de Clavière détachée du Montgenèvre). Cependant, un article du Traité
précisait que les divers territoires cédés l’étaient sous condition du respect
de leurs franchises, libertés et traditions locales.
C’est donc à la reconnaissance de
celles-ci que les habitants concernés s’attachèrent immédiatement, en demandant
à leur nouveau souverain, comme ils l’avaient fait à chaque changement de règne
auparavant, depuis 1349, la confirmation de la Charte du 29 mai 1343, qui avait
depuis plus de quatre siècles, régi leurs rapports avec le pouvoir central.
Ils rédigèrent donc une supplique au
nouveau roi, demandant la confirmation de leurs anciens privilèges, en
énumérant un à un les avantages dont ils jouissaient : possession de
fiefs, dégrèvement de la taille, décharge de toute rente seigneuriale,
permission de s’assembler librement pour fixer leurs impositions, élections de
leurs syndics et procureurs, de creuser des canaux d’irrigation et de couper du
bois, etc. Demandes qui leur furent toutes accordées.
Par suite de l’établissement d’une
frontière entre eux, Briançon et le restant du Dauphiné, ils demandèrent le
droit de bénéficier de facilités commerciales, comme la libre circulation du
bétail à vendre et spécialement pour Exilles et Chaumont, celles des vins.
Puis, et ce détail n’est pas des moindres, ils exigèrent le maintien de l’usage
de l’idiome français dans les rapports entre l’administration ou la justice et
les communautés.
1.2.3. Une rupture prononcée
1.2.3.1. La Révolution et la fin des privilèges
Pendant la Révolution française, le Briançonnais a été touché de
plein fouet par le vent de réformes et d’abolitions de tout ce qui
caractérisait l’ancien régime. En s’empressant de désigner leurs députés pour
les représenter à Vizille et à Romans, les Briançonnais les sommèrent de
s’employer pour la défense des intérêts généraux, tout en veillant
soigneusement à la conservation de leurs privilèges. Le 7 novembre 1788, les
représentants des Communautés du Briançonnais firent signer au secrétaire des
Etats Généraux les protestations contre les articles du règlement des trois
ordres qui portaient atteinte à leurs franchises.
Ces protestations eurent cependant le
sort que leur assignait la nouvelle organisation politique de la France. En mai
1790, les Briançonnais envoyèrent à l’Assemblée Nationale une adresse
d’adhésion au nouveau régime. C’était la fin de la République des Escartons.
Les Briançonnais préférèrent se résoudre tout de suite plutôt qu’entrer dans un
conflit meurtrier et sans espoir (comme ce fut le cas en Haute Provence et en
Ubaye, le dernier bastion des royalistes). Dans les Vallées Cédées au Traité
d’Utrecht, ces principes perdurèrent encore pendant neuf ans, jusqu’à
l’annexion du Piémont par la France (depuis peu dirigée par Bonaparte), en 1799.
Par la suite, Briançon devint
sous-préfecture du département des Hautes-Alpes, sous la dépendance de Gap.
Briançon perdit alors une grande partie de son rayonnement politique et
économique. Toutefois, jusqu’à la fin des guerres napoléoniennes, déjà fort bien
aménagée par Vauban au XVIIème siècle, Briançon devint un point
stratégique sans équivalent. Dès 1789, des milices armées et organisées
occupèrent la place forte. Briançon ne fut jamais prise et repoussa à plusieurs
reprises les assauts des armées piémontaises (1792, 1795 et 1815, après un
blocus de trois mois). En 1799, après l’invasion du Piémont par les Russes et
les Autrichiens, les Briançonnais opérèrent eux-mêmes l’approvisionnement de
leur ville, ainsi que le ravitaillement des troupes qui occupaient les points
culminants et les places fortes plus petites.
Les Briançonnais affirmèrent leur
vaillance et donnèrent les preuves irréfutables de leur dévouement à la patrie
française lors de tous les mouvements de troupes qui furent continuels sur la
frontière des Alpes, de la Révolution jusqu’à la bataille de Marengo (1800)
puis, sous le règne de Napoléon Ier. Ainsi, pendant la période qui
suivit immédiatement la suppression de leurs privilèges, les habitants des
vallées du Briançonnais firent preuve d’un esprit patriotique et combatif.
Habitués à une longue tradition d’usage des valeurs de liberté et d’égalité,
ils ne virent pas vraiment mal les changements politiques. De la même manière,
ils ne prirent pas part à la griserie révolutionnaire qui ensanglanta le reste
de la France : l’autonomie complète dont ils bénéficièrent jusqu’en 1790,
les avait façonné pour une indépendance de caractère. Briançon déjà
stratégiquement importante devint au fil des guerres déchirant l’Europe entre
les XVIIème et XIXème siècles, une place forte
incontournable, avec une occupation militaire des plus importantes, notamment
avec le bataillon des chasseurs alpins.
1.2.3.2. Les Vallées Cédées oubliées
En 1798, le royaume de Piémont était annexé à la France avec la
Savoie, par Bonaparte, avec soumission aux lois générales de la République. Les
dites Vallées Cédées redevinrent françaises mais restèrent séparées de leur
centre historique et économique de Briançon. La vallée d’Oulx fut incluse à
l’arrondissement de Suse, celle du Cluson, à Pignerol et celle de
Château-Dauphin, à Saluces (Saluzzo).
Ainsi, le village d’Oulx perdit
son importance en tant que centre religieux et intellectuel, en ne devenant
qu’un simple chef-lieu de canton. Les institutions des Escartons appliquées jusqu’alors,
perdirent également leur fonction officielle, mais les habitants continuèrent
vraisemblablement à vivre selon certains de ces préceptes dans la gestion de la
vie quotidienne.
Résistant au pouvoir napoléonien avec le Traité de Vienne (1815),
et en harmonie avec la paix signée à Paris l’année précédente, les Vallées
Cédées retombèrent sous la domination de la maison de Savoie, intégrées au
Royaume de Piémont et Sardaigne. En France, la monarchie était revenue et
Napoléon Ier expulsé de son trône. Les Vallées Cédées ne cessèrent
de réclamer un retour à leurs institutions et leur autonomie d’antan, mais
n’obtinrent aucune attention de la part du roi Victor-Emmanuel Ier,
soucieux de garder la main mise sur la frontière française. Le 14 janvier 1920,
la cour de Turin accorda certains privilèges fiscaux à la Savoie et au Val
d’Aoste, mais rien aux Vallées Cédées. Et évidemment, quand fut abordée en
1859, lors du traité de Zurich mettant fin à la guerre austro-franco-sarde, la
question du rattachement de la Savoie à la France, les habitants des Vallées
Cédées, espérant un vote dans lequel on leur proposerait à eux aussi de
redevenir français, se virent victimes du triste sort de ne même pas être
évoqués dans les négociations. La Savoie fut incorporée à la France le 24 mars
1860, après plébiscite, alors que les Vallées Cédées devenaient italiennes
quelques mois plus tard.
Avec l’unité italienne justement, les Vallées Cédées perdirent
l’usage de la langue française, malgré les protestations et avec elle, virent
leurs noms respectifs prendre des couleurs toscanes. Avec leurs personnalités,
elles perdirent leur dénomination politico-géographique et briançonnaise
d’Escartons d’Oulx, du Cluson ou de Pragelas et de Château-Dauphin (termes encore
utilisés jusqu’alors), au profit de noms en italien, plus fédérateurs : Alta
Val Susa, Val Chisone et Val Varaita. Alors que l’Italie naissait, la patrie
briançonnaise déjà très fortement diminuée, s’éteignit.
1.2.3.3. Le drame de la Seconde Guerre Mondiale
Avec l’avènement du fascisme en Italie
(1922), un important mouvement d’émigration eut lieu vers la France (ses
prémices s’accomplirent déjà après la réunification italienne en 1861).
Briançon fut évidemment une destination phare pour les habitants des Vallées
Cédées. En 1939, la déclaration de guerre de l’Italie vers la France fut
ressentie de façon dramatique. Un nouveau mouvement d’émigration s’exécuta,
avec parfois expatriation définitive, très souvent suivie d’une naturalisation
française. Les combats ne durèrent pas très longtemps en Briançonnais (le fort
du Chaberton, à cheval sur la frontière et alors encore italien, fut bombardé
en juin 1940).
Le 24 novembre 1943, le Mémorandum
d’Alger du Général De Gaulle prévoyait l’annexion de nombreux territoires
frontaliers considérés comme ethniquement français : le Chaberton (au
dessus de Montgenèvre), le Montcenis et le Fréjus, mais également le Val
d’Aoste, la vallée de Tende et les trois anciens escartons briançonnais se
trouvant du côté piémontais. Il prévoyait pour ces trois derniers, un
plébiscite qui, en cas de refus aurait été conclu par une demande à l’Italie de
leur concéder un statut spécial. Ces revendications furent soutenues du côté
italien, par un mouvement nommé le GAD (Groupe d’Anciens Dauphinois). Leurs
revendications étaient claires :
«Les
Alpes ne doivent plus être une barrière entre frères. Nous des vallées
Dauphinoises n’avons pas à rougir, car nous n’avons jamais changé de couleur.
Notre âme a toujours été Française. LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE trois mots qui
synthétisent nos aspirations.»
Le 25 janvier 1945, l’Etat Major de la
Défense Nationale du Gouvernement provisoire de la France décida de reprendre
un territoire bien plus vaste, descendant jusqu’à Turin et Ivrée, afin de relier
le Val d’Aoste. L’Armée des Alpes passa donc le Montgenèvre à la fin du mois de
mars et occupa toute la vallée de la Doire Ripaire jusqu’à Suse et le Valcluson
jusqu’à Fenestrelle. On a pu leur reprocher d’avoir eu une attitude plus
colonisatrice que libératrice… Certains actes commis, tels que brûler le
drapeau italien, n’étaient pas vraiment légitimes. En ces temps de fin de
guerre, la conquête effrénée de nouveaux territoires ne va pas en faveur des
intérêts du pays. Et c’est proprement cela qui fut retenu lors des négociations
entre les grands vainqueurs, pas les aspirations des habitants des Vallées
Cédées.
Les Américains, non disposés à subir
les initiatives ambitieuses du Général De Gaulle, sommèrent la France de cesser
immédiatement ce qu’ils qualifiaient de violation des frontières et
contraignirent De Gaulle à ordonner l’évacuation de ses troupes. Le 10 février
1947, les Anglais et les Américains jugèrent que les revendications françaises
n’étaient pas valides, suite aux protestations répétées du nouveau gouvernement
italien. Le Traité de Paris conclut l’affaire en accordant à la France
uniquement les zones du Chaberton, de la Vallée Etroite, du Montcenis et de
Tende, et laissant la frontière plus ou moins là où elle était avant la guerre,
sur la ligne du partage des eaux.
Les Vallées Cédées restèrent donc
définitivement italiennes. Leurs populations n’en sont toutefois pas moins
attachées à la France, ou plutôt à la ville de Briançon, notamment, par la
conservation de nombreuses anciennes traditions des escartons.
1.2.3.4. Briançon à l’heure de l’Europe
De nos jours, Briançon demeure plus que jamais une importante
ville européenne. Sa position de ville frontalière en fait plus encore que par
le passé, un carrefour clé des Alpes sur la route de l’Italie. Si d’autres
voies de passage ont été ouvertes à travers les Alpes depuis près d’un siècle
(Tunnel du Fréjus, Tunnel du Mont-blanc), le Col de Montgenèvre est le col le
plus fréquenté de la partie occidentale des Alpes, avec une importance comparable à celle du Brenner, du Perthus ou
du St-Gautthard. Le projet d’un tunnel ferroviaire sous le Montgenèvre confirme
en effet l’importance de ce passage. L’important trafic qui transite soit, par
le Col de Montgenèvre, soit par le tunnel du Fréjus, offre au Briançonnais de
nombreuses activités. Une autoroute a désormais désenclavé la vallée d’Oulx et
la nouvelle route montant vers Montgenèvre, avec les déviations de Césanne et
d’Oulx, contribue à en améliorer la circulation.
Avec l’ouverture des frontières, le Briançonnais semble retrouver
une unité perdue depuis plusieurs siècles. De part et d’autre de la frontière,
chacun profite de ce que peut lui offrir le frère transalpin. Ainsi, les
italiens viennent se faire soigner ou skier à Briançon alors que les français
vont faire le plein ou acheter leurs cigarettes de l’autre côté de la
frontière. Cependant, certains rapports franco-italiens existaient déjà bien
avant l’ouverture des frontières. Le secours en montagne était déjà
d’organisation franco-italienne (en Briançon et Bardonnèche) par exemple.
Sur tous les plans, l’ouverture des frontières est bénéfique à la
région. Elle favorise et facilite l’échange, que ce soit sur le plan
économique, culturel ou tout simplement humain. L’organisation des Jeux Olympiques
de Turin en 2006 offre le moyen de faire reconnaître la richesse du patrimoine
local au reste du monde et les retombées pourraient être importantes. La
culture occitane est en pleine explosion du côté italien. De nombreuses
manifestations culturelles sont à l’honneur et le patrimoine local et
historique semble protégé. Du côté français en revanche, la mémoire des
Escartons peine à reparaître. Les acteurs italiens semblent être d’une
importance clé que les français ne doivent pas négliger. En effet, dans
certains domaines, notamment en ce qui concerne les patois, cette main tendue
est à saisir car c’est l’ultime chance. Chaque Briançonnais en a conscience et
dans ces circonstances, il faut aller vite.
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2005, Zlang.
Section Urquinaona