Briançon

Et la République des Escartons :

Histoire et patois (Page 1/4)

 

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Annexes

 

À mon Grand-père...

 

Mémoire de Maîtrise (Soutenu en Juin 2003, Université Stendhal Grenoble)

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Introduction    

 

Le présent travail d’études et de recherches vise à décrire les patois du Briançonnais, au moyen d’éléments ethnographiques et historiques locaux.   Plusieurs points ont concouru en faveur de ce sujet lors du choix de ma recherche. Il faut préciser que Briançon est ma ville natale et qu’une partie de ma famille est de souche briançonnaise. Cela constitue donc avant tout pour moi, l’occasion de retrouver mes origines. Mon attachement à la région est également motivé par un attrait pour les patois qui s’y parlent. Le fait que la pratique de l’occitan se soit bien souvent perdue (et notamment dans ma famille) ajoute une envie de sauver un patrimoine en danger qu’il m’est cher de retrouver. Ma fascination pour l’Histoire et le destin étonnant des Briançonnais est venue s’ajouter à ces précédentes motivations. Cela m’a conduit à me poser la question à savoir, quelles traces l’Histoire locale a-t-elle laissé dans les différents patois de la région et à quel point ont-ils été marqués.

Briançon, une des plus hautes villes de l’arc alpin et d’Europe, était jusqu’à la Révolution, la capitale d’un petit état libre et soudé appelé la République des Escartons. Ville militaire et stratégique, elle s’est trouvée au cœur de nombreuses revendications, sans ne jamais être prise. Briançon représente un carrefour inévitable, pour de nombreux peuples établis de part et d’autre des Alpes, dans leurs relations économiques, politiques, religieuses et culturelles. La région qui entoure la ville, le Briançonnais, se trouve aujourd’hui séparé en deux, à cheval sur la frontière franco-italienne.

Ces caractéristiques induisent un besoin de communiquer et la langue devient un élément essentiel de la vie quotidienne. Le fait que le Briançonnais se trouve véritablement à la croisée de plusieurs langues se ressent nettement dans les patois actuels qui, bien qu’en voie d’extinction, sont encore riches de couleurs venant de toutes les régions voisines.

Et justement, les patois de l’ancienne République des Escartons rappellent ces deux aspects de par leur forme. Si pendant plusieurs siècles, les Briançonnais sont néanmoins parvenus à entretenir un fort esprit d’indépendance, il apparaît clair que cela doit se ressentir dans leur langage. Et c’est précisément dans cette direction que cette recherche est axée.

Il est donc question de déceler les éléments qui font la spécificité des patois du Briançonnais, en partant du principe que leur isolement et les différentes influences qu’ils ont subies ont fait leur différence.

Cette étude, de type ethnolinguistique, tente de répondre à ces questions en visant plusieurs objectifs :

Tout d’abord, présenter de façon précise les principaux éléments historiques et ethnologiques du Briançonnais, dans le but d’observer et de définir le caractère autonome de cette population montagnarde ainsi qu’assimiler les fondements de l’autogestion des pays alpins.

Ensuite, établir une description générale de l’ensemble des patois et langues en usage dans l’ancienne République des Escartons, en s’attachant principalement à décrire les éléments linguistiques propres à ce territoire, éléments pouvant être, induits par l’isolement de la région.

Enfin, rechercher dans la langue, un nombre suffisamment important de traits qui répondraient à nos attentes c’est-à-dire, reflétant le caractère indépendant des habitants de ces hautes vallées alpines.

 

Ce travail va dans le sens d’une ébauche de recherche effectuée à la fin du XIXème siècle par J.A. Chabrand et A. de Rochas-d’Aiglun dans l’ouvrage Patois des Alpes Cottiennes (Briançonnais et Vallées Vaudoises) et en particulier du Queyras, qui, s’attachait à décrire les patois du Queyras, une des vallées du Briançonnais. Cependant les auteurs ont pris soin d’ajouter à leur grammaire et leur dictionnaire, un petit traité présentant les différentes variantes dialectales de la région, en les comparant aux variétés voisines. Ce corpus se prévaudra donc précisément d’aller dans la continuité de ce traité.

 

 

1. Étude de l’identité briançonnaise

 

1.1          Le Briançonnais : une région confinée

1.1.1. Description générale

1.1.1.1. Situation de Briançon et de sa région

«Briançon : petite ville, grand renom»

Cette devise est inscrite sur l’étendard de la ville. Les militaires briançonnais ont servi pendant des siècles sous cet étendard, ni sous la bannière d’un seigneur, ni même celle du roi. Qui sont donc les Briançonnais, ces soi-disant «Petits Princes de la Liberté» ?

Briançon est une petite ville des Alpes du sud, à 1321 m d’altitude. Elle est connue pour être la plus haute ville d’Europe. La ville de Briançon est à la fois un carrefour incontournable des Alpes, entre la France et l’Italie mais également, un centre historique et culturel dont l’importance n’est pas à rappeler. Ville fortifiée, réputée imprenable, Briançon est également célèbre pour ses Gargouilles, les deux principales rues traversant la vieille cité de part en part. Celles-ci sont connues sous les noms de Petite et Grande Gargouille et se caractérisent par les petites rigoles d’eau qui coulent en leurs milieux. 

La région entourant Briançon, le Briançonnais, est relativement bien délimitée. Ses frontières remontent à une époque reculée et n’ont que très rarement été modifiées. Toutefois, le Briançonnais se trouve aujourd’hui tronqué d’une moitié. La frontière franco-italienne le traverse en effet de part en part, telle un mur qui augmenterait l’altitude des montagnes. L’ouverture des frontières tend à rendre une certaine unité à la région. Toutefois, il faudra certainement encore beaucoup de temps pour effacer à jamais la marque laissée dans les esprits.

Le Briançonnais s’étend donc de part et d’autre des Alpes, à la fois sur le versant occidental, d’où les torrents coulent vers la Provence et à la fois, sur le versant oriental, en direction de la vaste plaine du Pô. Une moitié de la région tourne donc le dos à l’autre mais pourtant, cela n’a jamais représenté une barrière entre les hommes de ces hautes vallées alpines. Bien au contraire, il semble même que cela les ait rapprochés. Les habitants de ces vallées ont en fait eu plus de facilités à établir des liens sociaux entre eux, plutôt qu’avec les habitants des basses vallées et des plaines, beaucoup plus difficiles à atteindre. Par conséquent, le Briançonnais est un pays dont l’unité est née des contraintes montagnardes et non d’une quelconque indépendance ethnique.

 

1.1.1.2. Une nation au cœur des Alpes

Le Briançonnais est, en dépit d’une géographie relativement contraignante, une véritable nation qui a de tout temps su profiter de son isolement géographique pour vivre comme elle l’entendait, selon des préceptes millénaires. En effet, plus que d’autres petits pays des Alpes ou de la partie Sud-est de la France, il possède une identité et une unité fortes, dont le paroxysme s’est révélé pendant plus de cinq cent ans, avec la République des Escartons. C’est sous cette appellation que la Principauté du Briançonnais, déjà très autonome, déclara son indépendance économique et politique au XIVème siècle. Jusqu’à la Révolution Française, au prix d’efforts répétés, les citoyens briançonnais vécurent totalement libres, au sein d’un pays qui, bien que dépendant de la France, ne lui était redevable de rien (ou presque).

Cette indépendance politique marqua bien entendu tous les aspects de la vie des Briançonnais. Confinés au sein d’une infrastructure introvertie, certes officialisée à la fin du Moyen-âge, mais qui, en réalité, existait déjà avant l’arrivée des Romains, les hommes ont développé un fort esprit d’indépendance, si bien qu’aujourd’hui encore, même déchirés entre deux pays, leur caractère demeure encore inviolé. Les Briançonnais ne sont pas un peuple ethniquement distinct. Toutefois, ils constituent au sein même de l’ethnie à laquelle ils se raccrochent, un groupe à part, confiné et indépendant. Aucun Briançonnais ne renierait jamais la nationalité française ou italienne pour revendiquer une qui lui serait propre, car en réalité, il la possède déjà.

Rattachés, d’un côté, au département des Hautes-Alpes, dépendant de Gap, et de l’autre, aux provinces italiennes de Turin et Cuneo, les habitants du Briançonnais tiennent à leur différence. Eux même diront d’ailleurs qu’ils n’ont rien à voir avec les autres habitants de leur département ou de leur province. Ceci bien entendu, décrit l’aspect fier et indépendant de la mentalité des Briançonnais. Si quelques mouvements séparatistes existent du côté italien, souhaitant la plupart du temps la création d’une Occitanie indépendante, cela ne concerne aucunement les authentiques Briançonnais. Ceux-ci n’entretiennent que leur singularité et leurs spécificités, afin de préserver un patrimoine commun.

 

1.1.2. Une nature hostile mais préservée

1.1.2.1. Relief et hydrologie

Autour de Briançon, quatre grosses rivières se rejoignent : la Clarée, venant du Nord, prenant source au pied du Mont Thabor ; la Guisane, venant de l’Ouest, des cols du Lautaret et du Galibier ; la Cerveyrette, descendant de la haute vallée de Cervières, à l’Est ; et, la Gyronde, plus au Sud, rejoint la Durance au niveau du village de l’Argentière-la Bessée, en apportant les eaux des glaciers du Massif des Écrins.

La Durance, quant à elle, n’est à la base qu’un minuscule ruisseau, descendant des contreforts du Col de Montgenèvre. Sa source se situe sur le versant sud du col, au fond du vallon du Gondran, entre deux sommets appelés le Chenaillet (2650 m) et le Janus (2529 m). Quand la Durance rejoint la Clarée, cette dernière est déjà un important cours d’eau de montagne, qui descend une profonde vallée depuis une trentaine de kilomètres, alors que la Durance n’est qu’un maigre filet d’eau… Mais pourquoi lui ravit-elle son nom ? On ne le sait pas vraiment, mais ce qui semble le plus probable, c’est que, venant du Montgenèvre, un des principaux passages humains à travers les Alpes, les hommes aient tenu à y associer la source de cette redoutable rivière de la Provence. De l’autre côté de la ligne de partage des eaux, il en va de même pour la Doire, mais celle-ci prend plus bas le nom de la rivière qu’elle rencontre, la Ripa, et devient la Doire Ripaire (en italien, Dora Riparia).

                               «Adieu donc, ma sœur Durance,

                               Nous nous séparons sur ce mont :

                               Toi, tu vas ravager la France,

                               Je vais féconder le Piémont.»

Au Sud du bassin de Briançon, la Durance se perd au fond d’une gorge connue sous le nom de défilé de Pertuis-Rostang : cette barrière géographique est une rampe difficile qui se dresse juste au dessus du village de l’Argentière-la Bessée. Si de nos jours, la route serpente le flanc de la montagne pour franchir cet obstacle sans problème, par le passé, le Pertuis-Rostang a toujours été à la fois une barrière géographique et une frontière humaine. Toutefois, la vallée de la Vallouise, bien qu’accessible par l’Argentière-la Bessée, est humainement reliée au Briançonnais.

Une autre grande vallée, située sur le versant français, s’appelle le Queyras. Cette dernière est creusée par le Guil qui prend sa source au pied du Mont Viso (3841 m). Dans sa partie inférieure, le Queyras est fermée par une gorge étroite et profonde, qui ceint complètement la vallée, en en faisant une sorte de cratère fertile et fermé. Il est relié au bassin de Briançon par le Col d’Izoard (2360 m) et au Piémont par le Col Agnel (2744 m).

Du côté italien, ce sont trois vallées, toutes tournées vers l’Est, qui appartiennent au Briançonnais. Au Nord, la vallée de la Doire Ripaire (Dora Riparia) ou Alta Val Susa, où se trouvent les villages d’Oulx, de Césanne (Cesana Torinese) et de Bardonnèche (Bardonecchia). Au centre, la vallée du Cluson (Chisone), ou vallée du Pragelas, dont les principaux villages sont Fenestrelle, Pragelas (Pragelato) et Sestrière (2035 m), situé sur un col qui la relie à Césanne. Le passage à la basse vallée d’Oulx est également assez simple par la chaîne de l’Assiette, d’altitude peu importante. Enfin, au Sud, se trouve la haute vallée de la Varache (Varaita) ou Castellar, la plus isolée, derrière le Col Agnel (2746 m) qui la relie au Queyras, et dont Château-Dauphin (Casteldelfino) est le principal village.

Chacune d’elles est à la fois perchée et isolée de sa partie inférieure par un verrou important. Ce sont donc trois hautes vallées perchées, dont l’accès par le bas est rendu difficile à cause d’étroites gorges et de marches importantes. La vallée d’Oulx (Alta Val Susa) est isolée du bas de la vallée par le défilé de Suse, au niveau du village de Chaumont (Chiomonte). Celle du Cluson est fermée au dessus du village de la Pérouse (Perosa Argentina) par un verrou avec un promontoire rocheux dit Bec Dauphin. Quant au Castellar, il est fermé au dessus du village de Sampeyre, au lieu-dit de Confine.

 

1.1.2.2. Des montagnes comme remparts

Les cinq vallées dont nous venons de traiter sont, en plus de leur isolement, complètement enserrées par de très hautes montagnes, qui ont de tout temps constitué de véritables remparts naturels. Leur hauteur moyenne est d’environ trois mille mètres, quant à celle des arrêtes et des cols, elle est de 2693 m. Celles-ci comptent dans leurs rangs, quelques-unes des plus hautes montagnes de toutes les Alpes du sud :

L’imposant massif des Écrins se dresse à l’Ouest, infranchissable et colossal, avec des sommets comme la Barre des Écrins (4102 m), la Meije (3983 m), le Mont Pelvoux (3943 m), l’Ailefroide (3927 m) et les Bans (3669 m). Le reste du Briançonnais est écrasé par des montagnes aux versants abrupts, très hautes par rapport à la profondeur des vallées. Ainsi au Sud, s’élèvent des sommets comme, le Pic du Béal Traversier (2910 m), le Pic de Rochebrune (3320 m), le Pelvo d’Elva (3064 m), le Mont Viso (3841 m) et le Bric Bouchet (2997 m). A l’Est, les contreforts de la vallée du Pragelas constituent une muraille extrêmement abrupte, qui s’élève au dessus de la plaine du Pô. Au nord, enfin, le Briançonnais est limité avec la Savoie et la vallée de la Maurienne, par des montagnes comme la Pierre Menue (3508 m), le Mont Thabor (3109 m) ou le Grand Galibier (3228 m).

Il faut en outre répéter que ces montagnes n’ont jamais été des obstacles majeurs pour les habitants de la région. Certes, ces géants les entouraient de part et d’autre en les coinçant singulièrement dans un espace limité. Toutefois, elles ont, comme il a été vu, contribué à la création de ce pays, en étant plutôt des remparts de protection que des obstacles. Les habitants de ces cinq vallées fermées ont en effet bénéficié d’une certaine facilité pour communiquer entre eux par le biais des cols. Car en effet, si le pays est bien confiné au milieu des montagnes, le passage de l’une à l’autre de ces cinq vallées par les cols s’avérait moins difficile que l’accès aux régions situées en aval.

Le passage des cols s’est donc toujours révélé essentiel. Voici la liste des cols praticables directement accessibles depuis le Briançonnais :

         -Entre la Vallée de la Guisane et la Vallouise : Col de l’Eychauda (2425 m, du Monêtier à Vallouise), Col de la Cucumelle (2501 m, de la Salle à Vallouise).

         -Entre les Vallées de la Guisane et de la Clarée : Col du Chardonnet (2638 m, du Monêtier à Névache), Col de Granon (2413 m, de la Salle à Val-des-Prés).

-Entre Briançon et le Queyras : Col des Ayes (2480 m, de Villard-St-Pancrace à Arvieux), Col d’Izoard (2361 m, de Cervières à Arvieux), Col de Péas (2629 m, de Cervières à Château-Queyras) et Col de Malrif (2857 m, de Cervières à Abriès ou Aiguilles).

         -Entre Briançon et Oulx : Col de l’Echelle (1766 m, le plus bas, de Névache à Mélézet, puis Bardonnèche), Col de la Pertusa (2229 m, de Plampinet à Beaulard), Col de Désertes (2566 m, de Val-des-Prés vers Désertes et Oulx), Col de Montgenèvre (1850 m), Cols de Bousson (2169 m, de Cervières à Bousson et Césanne).

         -Entre les Vallées d’Oulx et le Valcluson : Col de l’Assiette (2472 m, d’Exilles et Chaumont à Pourrières), Col Lauson et Col Blegier (2497 m et 2381 m respectivement, de Salbertrand à Pragelas), Col Bourget (2299 m, de Sauze-d’Oulx à Pragelas), Col Basset (2424 m, de Solomiac ou Sauze-d’Oulx à Sestrière), le Col Sestrière (2035 m).

         -Entre la Vallée d’Oulx et le Queyras : Col de la Civia ou de Thures (2757 m, de Thures ou Bousson à Abriès), Col de la Mayt (2706 m, de Sauze-de-Césanne à Abriès).

-Entre le Queyras et Château-Dauphin, parmi les plus hauts : Col Valante (2871 m, entre Ristolas et Pont), Col Agnel (2746 m, de Molines à la Chenal), Col de St-Véran (2850 m, entre St-Véran et la Chenal).

-Dans le Queyras, entre la Vallée du Guil et celle de l’Aigue : Col Vieux (2810 m, de Ristolas à Molines).

Les principaux cols permettant de sortir du Briançonnais mènent tous, sans exception, à de Hautes Vallées, très longues et difficiles à descendre. Le Col du Longet (2646 m) par exemple, de Château-Dauphin vers la Vallée de l’Ubaye (d’où le Col Tranchet, (2870 m) vers Ceillac et l’Embrunais), le Col de Bellin et la Colletta (2804 m et 2830 m respectivement), de Bellin à Acceglio et la Vallée de la Maira. Entre le Queyras et le Piémont, au XIXème siècle, un tunnel fut construit sous le Col de la Traversette (2914 m), hors d’usage actuellement et en partie éboulé, il fut concurrencé sérieusement par le Col Agnel. Les Vallées accessibles depuis le Briançonnais sont la Maurienne (Savoie), par les cols du Galibier (2677 m), des Rochilles (2493 m), de la Roue (2541 m) et du Fréjus (2540 m), l’Oisans (vers Grenoble et le Bas-Dauphiné), par les cols du Lautaret (2058 m) et d’Arsine (2348 m) ; et enfin, les Vallées Vaudoises (St-Martin, Germanasque et Pellice), la Valle Po et la Valle Maira et la Vallée de l’Ubaye, elle-même autant confinée que le Briançonnais.

 

1.2.        Histoire d’un pays alpin

1.2.1. Des origines au Moyen-âge

1.2.1.1. Premiers peuplements alpins

Au paléolithique, une période de glaciations successives empêcha toute implantation humaine en Briançonnais. Cependant, il est attesté qu’au cours du néolithique, soit 2000 ou 3000 ans avant notre ère, le peuplement s’étendit plus en avant dans les Alpes. Des vestiges archéologiques datant de cette époque ont été retrouvés dans les vallées situées du côté italien, tels que : des haches en pierre (Oulx, Salbertrand, Césanne), des débris de poteries (Valcluson), ainsi que deux pierres gravées, l’une de petites croix, dite la Peïro de lâ Crû (Gran Faetto) et l’autre, de signes étranges, appelée la Péira eicrita (Comba Farina). Sur le versant occidental des Alpes, les traces d’occupation sont moins nombreuses, en effet, seule une hache en pierre polie a été retrouvée dans la vallée perchée de Fressinières (c’est là le seul vestige de cette époque situé en altitude). Il est isolé de quelques cinquante kilomètres de tous ceux qui ont été découverts, plus au Sud, notamment, dans la vallée du Buëch), ainsi qu’un mégalithe, dit la table percée, au Col de l’Echelle. Les hautes vallées de Briançon et du Queyras auraient ainsi été peuplées à une époque plus tardive, certainement par l’Est.

A l’âge du bronze, la région a certainement été traversée mais tout établissement a dû être limité jusqu’à une période plus reculée, comme en attestent  la découverte d’une faucille (Montgenèvre), d’une lame de poignard à rivets (Col du Lautaret), de cinq colliers (St-Véran) ainsi que d’une soixantaine d’objets en bronze, mis à jour fortuitement par des marmottes en 1963, au lieu dit de la Casse Rousse (Villard d’Arêne), à plus de 2000 m d’altitude. Plus bas, des traces d’activités humaines ont également été retrouvées à St-Chaffrey, aux Alberts, au pied du Col de Montgenèvre, autour de Guillestre et à Vallouise. Datant tous des VIIIème et VIIéme siècles, et restant, une fois de plus isolés d’autres vestiges situés plus au Sud (les plus proches se trouvant à Réallon, dans le Champsaur ou dans la vallée du Buëch), la théorie d’un peuplement venant d’Italie, en passant par les cols, apparaît donc plus crédible. Ainsi, dès l’époque de l’âge du bronze, les populations montagnardes auraient été distinctes de celles de la haute Provence. Toutefois, une activité pastorale des peuples du Sud n’est pas à proscrire, même si aucune trace n’a été retrouvée sur cinquante kilomètres.

A Briançon, les travaux de construction de la gare de Ste-Catherine, à la fin du XIXème siècle, firent apparaître plusieurs squelettes, accompagnés de bracelets de fer. Si aucune étude sérieuse ne fut faite à cette époque, il est probable d’y voir comme J. Routier et H. Petiot, des vestiges de l’époque de Hallstatt. En effet, dans tout le Briançonnais, la période de l’âge du fer est marquée par cette civilisation. Ainsi, des bijoux en bronze remontant à cette période ont été retrouvés à Pelvoux et dans le Queyras (St-Véran). A Case Plan et à Soubras, près d’Oulx, des tombes recouvertes d’une grande pierre plate ont été mises à jour. Dans l’une d’elles, le crâne d’un squelette contenait une étrange broche en bronze de la Civilisation de Hallstatt (VIIème et Vème siècles avant JC). Si ceci nous renvoie à des rituels plutôt macabres, cela semble confirmer notre théorie d’un peuplement venu par l’Est. Rappelons à ce sujet que la Civilisation de Hallstatt, l’une des plus importantes de l’âge du fer en Europe, provenait de la partie la plus orientale des Alpes, entre l’Autriche et la Slovénie, avant de s’étendre aux Alpes du Nord (Suisse et Italie), et plus loin, à la vallée du Rhin, la France et l’Angleterre. Le peuplement du Briançonnais serait donc bel et bien venu par l’Est.

Il apparaît clair, comme le dit J. Routier, qu’un mode de vie s’édifia lentement en montagne, où l’homme s’adapta à un milieu difficile, organisant une vie sociale inscrite dans la mémoire collective, qui aura persisté bien des siècles après, adaptée à de nouveaux besoins, dans les fondements mêmes des institutions, de la vie économique ainsi que sur certains points, dans les mentalités des habitants de ces régions.

Certainement installées sur le replat des vallées, les populations auraient eu une vie matérielle basée sur l’utilisation des ressources locales : exploitation des bois, mines de métal, activité agro-pastorale (cette dernière qui, comme nous le montrerons plus tard, a dû permettre à l’homme de survivre au grand froid hivernal grâce à la présence des troupeaux). Cependant, à ces moyens répondant aux besoins essentiels, vinrent s’ajouter des échanges commerciaux qui, dès l’âge du bronze, durent avoir lieu entre les tribus établies de part et d’autre des Alpes.

 

1.2.1.2. La Civilisation Celto-ligure

On s’accorde à penser que les plus anciens habitants furent des Ligures, comme sur la totalité du territoire alpin occidental, de la Suisse à la Méditerranée. Vers la fin du IIIème siècle avant notre ère, ces régions furent atteintes par les Celtes, venus du Nord et de l’Est, peuplades d’agriculteurs et d’artisans pratiquant le commerce et utilisant les principales pistes sillonnant le pays. Il semble que Celtes et Ligures coexistèrent, si bien qu’on entend aujourd’hui souvent parler de peuplades Celto-ligures. Si les Celtes sont, incontestablement de souche indo-européenne, l’origine des Ligures demeure quant à elle, des plus douteuses.

Remontons un peu dans le temps afin d’essayer d’expliquer leurs origines. La toponymie permet d’établir que les premières populations alpines auraient été de type brachycéphale, d’origine Ouralo-altaïque, appelés Touraniens ou plus communément Alpins. Ce peuplement, venu de l’Est lointain, aurait semé un peu partout le toponyme alp /arp, signifiant pâturage. A leurs côtés, venus quant à eux par le Sud, se trouvaient aussi des populations d’origine méditerranéenne, que l’on retrouve sur les deux tiers du territoire français actuel ainsi que sur tout le pourtour méditerranéen, au Moyen-Orient, et jusqu’en Inde.

C’est sensiblement de cette dernière souche que semblent être issus les Ligures ou plus précisément, les Vagiens Ligures. Ils se seraient établis dans les Alpes, en se métissant certainement avec leurs prédécesseurs, avant de subir eux-mêmes un métissage avec les Celtes. Ainsi, les habitants des Alpes seraient d’une origine distincte de celle des habitants des régions situées aux alentours (Provence et plaine du Pô). Bien qu’ils aient dû par la suite, subir leur supériorité et devoir s’y soumettre, nous allons montrer que, sur bien des points, ils sauront toujours garder des traces de cette spécificité.

 

1.2.1.3. La période romaine

Hannibal aurait traversé les Alpes au IIIème siècle avant notre ère, accompagné d’une armée de soixante mille hommes ainsi que de trente-sept éléphants. Cependant, l’Histoire perd sa trace entre Arelate (Arles), où il aurait franchi le Rhône, et la plaine du Pô.

Ce dernier aurait donc franchi les Alpes, au prix de la perte de près de la moitié de son armée ainsi que de trente-six de ses mastodontes. Les hypothèses sont nombreuses quant à l’itinéraire choisi mais il semble plus probable qu’il ait préféré suivre la vallée de la Durance afin d’emprunter le Col de Montgenèvre. En effet, il aurait profité de l’agressivité des populations indigènes d’alors pour retarder l’ennemi à ses trousses. Cela expliquerait les très nombreuses pertes de ces armées.

Certains historiens préfèrent opter pour un éventuel passage par le Col du Montcenis. Quoi qu’il en soit, la route des Alpes aurait été ouverte déjà bien avant, d’après la légende, par Hercule. Une inscription retrouvée à Montgenèvre (VIAM EX ITALIA PER ALPES IN PROVINCIA VICTOR LIBERATISSIMUS [TITUS] FECIT), semble attester que la première route fut construite sous les ordres de Titus au Ier siècle, soit trois cents ans après Hannibal. L’origine du Montgenèvre reste donc bien une énigme, quant à savoir si Hannibal y est passé, c’est encore un autre problème. MONS JANI, nom latin du Montgenèvre évoque Janus, dieu associé aux portes de Rome et par extension, à tout passage. Ce col, facilement carrossable du côté français, mais relativement abrupt du côté italien a donc été une des principales voies d’accès entre la Gaule (Narbonnaise et Lyonnaise) et la Gaule Cisalpine. L’empreinte romaine a par conséquent été nettement marquée en Briançonnais, aussi hostiles qu’en aient été ses populations, depuis le début des expéditions romaines hors d’Italie.

Donnus, roi des Ségusiens, réputé pour sa sagesse et qui régnait sur les deux versants des Alpes, donna son appui à César pour les franchir (-58), sans se soumettre à Rome. Son fils, Marcus Julius Cottius, se fit également son allié plutôt que son sujet et conserva avec une indépendance relative, le commandement des quatorze tribus que gouvernait son père. C’est à lui que revient l’appellation de cette partie des Alpes dites Cottiennes. En l’an -8 avant JC, il fit édifier à Suse, un arc de triomphe où sont gravés les noms des peuples qu’il administrait en qualité de préfet romain. En voici l’inscription :

IMP. CÆSARI AVGVSTO DIV. F. PONTIFICI MAXIMO TRIBVNIC. POTESTATIS XV IMP. XIII M. IVLIVS REGIS DONNI F. COTTIVS PRÆFECTVS CIVITATVM QVÆ SVBSCRIPTÆ SVNT SEGOVIORVM SEGVSINORVM BELACORVM CATVRIGVM MEDVLLORVM TEBAVIORVM ADANATIVM SAVINCATIVM EGDINIORVM VEAMINIORVM VENISANORVM IEMERIORVM VESVBIANORVM QVARIATVM ET CIVITATES QVÆ SVB EO PRÆFECTO FVERVNT

Parmi les noms de tribus citées se retrouvent les Quariates (Queyras) et les Savincates (d’après Allais, Roman, Durandi, Walckener et d’autres, les Savincates auraient vécu à Oulx ou à Salbertrand et non à Savines). En revanche, les Brigiani (ou Brigantii) de Briançon n’y figurent pas. Ce n’est que sur une autre inscription, retrouvée cette fois à 1530 m d’altitude, au hameau des Escoyères, près d’Arvieux (Queyras), que l’on retrouve leur nom, accompagné de celui des Savincates et des Quariates. Mais elle précise en revanche que, tandis que Cottius administrait de sa résidence de Suse, directement la partie inférieure de ses états, il confia le gouvernement des hautes vallées à un préfet indigène du nom de Brussulus.

L’inscription des Escoyères, qui se trouve aujourd’hui sur deux linteaux séparés de la chapelle Ste-Madeleine, parle d’un préfet ou d’un chef, nommé Bussulus. En voici le texte reconstitué :

[Q]VAR[TINIVS BVSS]VLLIF[...SIBI ET B]VSSV[LLO] PATR[I BUSSULL]Æ LVT[ATIÆ] MATRI [AL]BANO BVSS[VLLI FILI] FRATRI PRAEF CAPILLA[TI] SAVINCAT QVARIAT [ET] BRIGIANORVM [QVARTINI]O BVSSVLIF FRATRI [QVARTI]NIAE BVSSVLIF SOROR

Cette inscription cite le nom de Capillati (qui ont les cheveux longs), comme représentant trois tribus, les Savincates (Oulx), les Quariates (Queyras) et enfin, les Brigiani (Briançon). L’orthographe BUSSULLIF ou BUSSULIF demeure un mystère, à moins qu’il ne s’agisse du nom indigène de la personne, latinisé en BUSSULUS. Si les sources sont exactes, le préfet Bussulus aurait été le chef d’une tribu indépendante, au sein même du royaume de Cottius. Les Capillati auraient été un peuple, qui serait resté longtemps insoumis aux Romains. Il semble clair que ces derniers devaient certainement plus s’intéresser aux lointaines richesses de la Gaule ou de l’Hispanie, plutôt qu’à la pauvreté des montagnes. Il est donc clair que ces Irréductibles Gaulois (ou plus précisément Irréductibles Ligures) vécurent encore longtemps, au sein même de l’Empire Romain, de façon totalement indépendante.

Les Romains, venus du bord de mer, étaient caractérisés par une horreur profonde et instinctive de la montagne. De plus, ces «chevelus» ne devaient pas être des plus fréquentables de tout bon citoyen romain respectable. Mieux valait-il pour eux ne pas trop ennuyer ces barbares… Aussi ils ne cherchèrent pas à s’enliser dans des conflits dangereux avec les montagnards, préférant plutôt abandonner l’administration des hautes vallées, au profit d’un droit de passage. Il est dit que les Brigiani prirent part aux expéditions gauloises en Italie. Cela témoigne bien du fait que les négociations ne durent tout de même pas être aisées. Toutefois, la puissance de l’Empire Romain était telle, que même les zones les plus isolées furent conquises, mais assez tardivement, sous Néron, un siècle après César. Ainsi, l’unité et l’isolement géographique de cette région ouvrirent la voie à ses populations à entretenir une unité politique, existant déjà très certainement depuis une période bien antérieure à celle de la conquête romaine.

En ce qui concerne la période romaine, tout du moins, la véritable période de domination romaine en Briançonnais, puisque comme nous venons de le dire, cette région est restée une enclave d’Irréductibles Gaulois jusqu’au règne de Néron. C’est en l’an 13 avant J.-C. que l’empereur Auguste obtint partiellement la soumission des peuples gouvernés par Cottius. Comme on le voit sur l’arc de Suse, les Brigiani refusaient de se soumettre. La romanisation s’étendit lentement. A la mort de Cottius le Jeune, le fils du précédent, en l’an 63, Néron transforma le royaume en une province définitivement intégrée à l’Empire et administrée, non plus par un préfet indigène mais par un procureur de l’ordre équestre. C’est donc entre les années -13 avent J.-C. et 63 après J.-C. que le droit romain commença à être appliqué en Briançonnais. Briançon dût à l’époque commencer à prendre de l’importance de par sa situation géographique.

Les indications sur cette époque sont assez peu précises. Ainsi, la première cité de Briançon se serait trouvée en amont du Champ de Mars, soit plus haut que la ville actuelle. Plusieurs vestiges y ont été trouvés (médailles à effigie d’empereurs romains, constructions anciennes, statues de bronze, lampes, pièces de monnaie, bas-reliefs etc). Briançon a très certainement été fortifiée dès cette époque : des vestiges de murailles retrouvés sous le Champ de Mars le laissent présager. Toutefois, ils dateraient des IIIème et IVème siècles, époque à laquelle de nombreuses villes romaines furent équipées et protégées à cause de troubles fréquents. C’est certainement à cette époque que la ville fut déplacée plus en aval, afin de profiter du verrou glaciaire comme rempart naturel. A cette époque, sous Ennodius et Ammien Marcellin, Briançon était appelée VIRGANTIA CASTELLUM.

Quoi qu’il en soit, l’importance de Briançon a toujours été faite par sa position inévitable sur les routes entre l’Italie, la Gaule et l’Espagne. Fréquentée dès l’âge du bronze, l’itinéraire par le Montgenèvre fut amélioré en 120 avant J.-C., par Domitius Ahenobarbus, d’où son nom de VIA DOMITIA. Cottius y apporta de nouvelles modifications comme une série de lacets. Cette voie très fréquentée partait de Turin pour relier Suse (SEGUSIO) puis Oulx (AD MARTIS) et Césanne (GOESAO), avant d’arpenter les pentes du Montgenèvre où se trouvait déjà le village appelé SUMMA ALPES ou DRUANTIUM. Puis, la voie redescendait vers Briançon, en passant très certainement par le Fontenil actuel avant de remonter vers la ville. Il semblerait qu’en aval de Briançon, la voie suivait la rive droite de la Durance, en passant par les villages actuels de St-Blaise, Prelles et Villard-Meyer. Puis, elle aurait traversé la Gyronde au niveau de la Bâtie-des-Vigneaux, avant de descendre vers la Roche-de-Rame (RAMA), Embrun (EBURODUNUM), Gap (VAPINCUM) et de se séparer en deux branches : l’une vers Sisteron et la Provence, l’autre vers Die et Valence par le Col de Cabre (GABRA MONS, voir carte 1).

Il est attesté que le Col de l’Echelle était déjà pratiqué à cette époque : un petit chemin aurait relié Briançon à Bardonnèche en remontant toute la vallée de la Clarée. Mais une autre route importante reliait Briançon à Grenoble (CULARO) par l’Oisans et l’actuel Col du Lautaret. Il y aurait eu une autre voie romaine qui elle, reliait le Monêtier (STABATIO) à Luc-en-Diois, sous le Col de Cabre. Cette route, dont l’itinéraire devait passer le Col de l’Eychauda (2425m) pour atteindre Vallouise, devait par la suite franchir la chaîne des Ecrins vers le Valgaudemar, avant de passer par le Trièves pour rejoindre la voie vers Die. Toutefois, ce parcours semble bien difficile, notamment entre la Vallouise et le Valgaudemar, où seuls deux cols (respectivement 3088m et 2760m) seraient franchissables. L’itinéraire est très discuté mais le trajet est possible. Certes, les Ecrins constituent une barrière géographique imposante, mais même l’Himalaya n’a pas empêché les Tibétains de s’établir des deux côtés de la chaîne.

 

1.2.1.4. Troubles et invasions barbares

Cette époque est extrêmement confuse. En effet, les sources trop pauvres n’apportent que de rares indications sur le sort de Briançon, qui se confondit avec celui du Briançonnais. Il subit toutefois comme ailleurs, des invasions qui pouvaient aller de simples raids à des implantations plus durables. On y entrevoit en revanche la première ébauche d’un «pagus» briançonnais, ainsi que certaines évolutions économiques, le plus souvent défavorables. Les premières invasions furent celles des Wisigoths, qui ne laissèrent pas de traces. Ils franchirent le Montgenèvre en 412, venant d’Italie pour se rendre dans le Sud-ouest de la Gaule, mais ils ne firent que traverser la région. Il n’en fut pas de même avec les Burgondes qui atteignirent le Briançonnais en 477. Leur royaume s’étendait entre Avignon et Nevers, avec Genève comme capitale. A la suite de nombreux combats, le royaume des Burgondes tomba sous la domination des Francs. Sous le règne du roi des Francs Gontran, les Lombards traversèrent le Montgenèvre et dévastèrent le pays tout entier par deux fois (570, puis vers 574).

Les Lombards répandirent une véritable terreur dans toutes les contrées, à tel point que le Montgenèvre, peu sûr, fut délaissé par les marchands et les pèlerins, au grand dommage de l’économie du pays. Ce ne fut qu’après la conversion des Lombards au catholicisme (vers 660) que la route des Alpes fut à nouveau fréquentée. Suite à la victoire du roi Gontran sur les Lombards, le Briançonnais fut rattaché à l’évêché de Maurienne. Ses frontières correspondaient presque exactement à celles de l’ancien territoire de Cottius. Pour le Briançonnais, la frontière Sud se trouvait au niveau du défilé de Pertuis-Rostang, au-delà duquel on était dans l’évêché d’Embrun.

Après une accalmie de plus d’un siècle, la région dut essuyer de nouvelles vagues d’invasions. Les Sarrasins, venus d’Afrique du Nord par l’Espagne, pénétrèrent en Provence vers 725. De là, ils remontèrent la vallée du Rhône jusqu’à Langres et Autun. Après les avoir repoussés à Poitiers, Charles Martel décida d’aller les combattre dans le Sud de la Gaule, mais cette lutte connut diverses péripéties au cours desquelles les Francs, par leurs massacres et leurs pillages, se firent plus haïr que les Sarrasins. Lorsque Charles Martel fit appel aux Lombards pour lui prêter main forte en 738, ces derniers traversèrent à nouveau le Briançonnais pour aller combattre les Sarrasins, qui furent expulsés l’année suivante.

Au début du VIIIème siècle, le pays briançonnais (pagus brigantinus) était composé des vallées de la Guisane, de Névache et de la Durance, ainsi que des celles de la Vallouise et du Queyras. A cette époque, les habitants des hautes vallées dépendaient du lointain pouvoir de grands seigneurs, formant un petit peuple composé de serfs, de colons, d’hommes libres et d’affranchis. Tous étaient des paysans qui cultivaient les terres, pratiquaient l’élevage et exploitaient les forêts, avec des rendements certainement assez médiocres, que venaient amoindrir les raids des barbares. En fait, une population certainement misérable et famélique.

En 751, à la fin de la dynastie mérovingienne, le Briançonnais passa sous la domination des Carolingiens (domination assez lâche selon J. Routier). Après le partage de Verdun (843), la région passa de main en main, subissant les multiples partages des royaumes, jusqu’à se retrouver en 933, dans le second royaume de Bourgogne. A cette même époque, la région subit de nouveaux raids barbares, tout d’abord des Sarrasins, qui cette fois pénétrèrent plus loin dans les Alpes. Briançon aurait alors été saccagée, au même titre qu’Embrun, la Maurienne et Suse. Ils semèrent cette fois une véritable terreur partout où ils passaient. Puis, à la même époque, sont attestées des passages de hordes hongroises ou magyares, qui déferlèrent sur la région à plusieurs reprises (924 à 926 et 951 à 953), en de rapides et dévastatrices incursions. Le nouveau roi de Bourgogne chercha alors à les opposer habilement aux Sarrasins, mais ceux-ci n’en furent pas chassés pour autant. Ces derniers ne quittèrent les Alpes et leur repère du Fraxinet qu’en 983.

Au cours des cinq siècles qui suivirent la chute de l’Empire Romain, le Briançonnais connut bien des vicissitudes. Les passages des barbares par le Col du Montgenèvre, dont l’intérêt fut une fois de plus mis en évidence, perturbèrent l’économie de la région. L’économie de subsistance ne fut pas moins atteinte, on imagine en effet facilement à quoi pouvaient être réduites les récoltes après le passage de telles hordes de pillards !

Durant ces périodes, il apparaît clair que de hautes vallées alpines telles que celles du Briançonnais, dévastées par les invasions et dont les populations devaient être déçues par des royaumes en perpétuelles divisions et qui ne leur offraient aucune protection, développèrent un esprit communautaire fort, qui allait conduire un peu plus tard, à l’élaboration de petites communautés réduites à une totale autarcie anarchique, certes peu prospères, mais suffisantes pour subvenir à leurs besoins.

 

1.2.2. La République des Escartons

1.2.2.1. Le rattachement au Dauphiné

A la mort du dernier roi de Bourgogne, Rodolphe III, en 1032, son neveu et héritier, l’empereur du St-Empire-Romain-Germanique, Conrad le Salique ne put prendre possession de ses états qu’après sa victoire sur le comte Eudes de Champagne qui les revendiquait également. Durant ces années de guerre, seigneurs laïques et ecclésiastiques du royaume de Bourgogne prenaient le parti de l’un ou l’autre des prétendants à la succession. Le Briançonnais échappa ainsi à l’évêque de Maurienne (resté malencontreusement fidèle à Eudes), pour être rattaché à l’archevêché d’Embrun, tandis que les vallées situées sur le versant italien furent conservées par l’évêque de Turin.

Deux grands seigneurs opposés, le comte de Savoie, et Guigues, comte d’Albon, s’étaient également empressés de reconnaître l’empereur, comptant de la sorte en tirer avantage. Le premier reçut d’Henri III, fils de Conrad, l’investiture de la Maurienne ; alors qu’au second fut inféodé par le même empereur, entre 1039 et 1043, le Briançonnais, région qui s’arrêtait alors aux crêtes du Montgenèvre. Chacun d’entre eux gardait ainsi, avec le Mont Cenis d’une part et le Montgenèvre d’autre part, les deux principaux passages des Alpes. Entre les deux, les vallées de Suse et du Cluson restaient en possession du marquis de Turin. Les seigneurs de Bardonnèche tenaient en fief direct de l’empereur, toute la haute vallée de la Doire, d’Exilles au Montgenèvre.

Toute la politique des comtes d’Albon, futurs Dauphins, fut une mainmise progressive sur cette région, où, par le jeu des donations, se manifestaient la puissance et les rivalités des trois grands seigneurs laïques du lieu, ainsi que celles des seigneurs ecclésiastiques. Les donations des comtes d’Albon montrent que très rapidement, à partir de Guigues Ier le Vieux, ils débordèrent le Montgenèvre, possédant des biens à Césanne (1063), et percevant les dîmes sur les églises de Salbertrand et d’Oulx, entre 1058 et 1079. Ainsi, vers la fin du XIIème siècle, ils jouissaient de droits étendus du Montgenèvre jusqu’à Suse. En 1230, ils s’étendirent également de l’autre côté du Queyras, dans la vallée de la haute Varache. Sur le versant français, en revanche, depuis la seconde moitié du XIIème siècle, la frontière se maintint vraisemblablement au niveau du verrou glaciaire du Pertuis-Rostang, entre l’Argentière-la Bessée et St-Martin-de-Queyrières.

Avant la fin de la première moitié du XIIIème siècle, le Briançonnais avait donc atteint ses limites, qui ne varieraient que cinq cents ans plus tard. Il comprenait, sur le versant français, les vallées de la Clarée, de la haute Durance, en amont du Pertuis-Rostang, de la Guisane jusqu’au Lautaret, de la Vallouise, du Queyras, jusqu’à la Combe Veyer, excluant Ceillac et Guillestre, rattachés à l’Embrunais. De l’autre côté du Montgenèvre, sur le versant piémontais, il s’arrêtait dans la vallée de la Doire, un peu en aval du village de Chaumont, et en amont de Suse, en englobant la vallée de Bardonnèche. Dans la vallée du Cluson, la limite se situait entre Fenestrelle et la Pérouse, au niveau du Bec Dauphin. Plus au Sud, communiquant avec le Queyras par le Col Agnel, la haute Varache cessait d’être briançonnaise en aval du confluent des Varaches de la Chenal et de Bellin, au lieu-dit du Confine. Structure géographique bien délimitée, fermée à l’aval de presque toutes ces vallées par des verrous glaciaires et qui exercera une certaine influence sur les institutions briançonnaises à venir. C’est sur ce territoire que les Dauphins, qui prirent le titre de Princes du Briançonnais, exercèrent leur suzeraineté.

Mis à part quelques droits féodaux maintenus à des seigneurs locaux, notamment à ceux du Queyras et de Bardonnèche, ils avaient dès le XIIIème siècle, plein domaine et seigneurie à peu près dans tout le Briançonnais. Leur puissance fut renforcée par l’obtention du droit de battre monnaie à Césanne, que l’empereur Frédéric octroya en 1155, à Guigues Dauphin, marié à l’une de ses parentes. Il fut également assorti de la concession des mines d’argent du Fournel, à l’Argentière. Les premiers deniers de Césanne ne furent guère frappés avant 1185, bien loin de valoir ceux du comte de Savoie frappés à Suse au même moment. Ces médiocres deniers, dits deniers noirs, cessèrent d’être émis sous le règne du dauphin Jean II (1307-1319). On ne connaît que très peu d’exemplaires de pièces sorties de cet atelier, d’ailleurs de très mauvaise qualité : du métal saucé précise G. de Manteyer. En raison du caractère international de la foire de Briançon, toutes sortes de monnaies y circulaient. C’était la monnaie delphinale qui avait généralement cours, même si la monete briançonesii eut cours quelques temps au début du XIVème siècle. Les marchands étrangers payaient généralement en espèces de leurs pays. Si l’on trouvait des pièces venant d’Allemagne, d’Aragon et même d’Angleterre, florins et gros de la papauté étaient courants sur le marché, ainsi que des monnaies provençales et savoyardes. Cependant, depuis le début du XIVème siècle, le florin d’or de Florence avait fait son apparition et s’imposa rapidement, au côté des ducats de Gênes. 

Malgré tout, la petite principauté de Briançon, au carrefour des principales vallées, bénéficiait d’une situation géographique privilégiée. Ainsi, la petite ville connut une grande prospérité. C’était, d’après T. Sclafert, un marché international dont l’importance surpassait vraisemblablement celle de Grenoble. Cet enrichissement, allié à l’éloignement du pouvoir central et le caractère forcément marqué des montagnards, avait donné à ses habitants les moyens d’obtenir et de maintenir des avantages politiques considérables.

 

1.2.2.2. La Grande Charte des Libertés Briançonnaises

Avant de céder le Dauphiné à la France, le Dauphin Humbert II, sans descendance, passa le 29 mai 1343 des transactions avec les mandataires des communautés du Briançonnais de manière à assurer de façon définitive et inattaquable la situation de leurs membres dans l’avenir. Ils tenaient à ce que fût établi sur des bases précises et incontestables le statut qui devait confirmer, à leur yeux, leurs franchises municipales. Les délégués n’étaient d’ailleurs pas venus les mains vides : ils s’étaient en effet trouvés assez riches pour verser comptant la somme de douze mille florins d’or ainsi que pour assurer au Dauphin une rente annuelle de quatre mille ducats.

Les Briançonnais auraient donc acheté leur liberté. Le véritable côté de cette affaire apparaît plus surprenant : le Dauphin Humbert II était, en fait, bien insoucieux des affaires des Briançonnais, mais manquant constamment d’argent car très dépensier (et soucieux de s’assurer une retraite tranquille), il jugea de bonne augure et financièrement intéressant de leur accorder autant de privilèges, pourvu que l’importante somme lui soit versée tous les ans… Les bases de cette transaction sont donc assez surprenantes.

Si les Briançonnais bénéficiaient déjà depuis environ 1240, de très nombreux privilèges et franchises, issus d’un accord passé alors avec le Dauphin. Ceux-ci durent craindre que leur passage sous la couronne de France ne les en prive. Et c’est ainsi qu’ils s’arrangèrent, à l’amiable peut-on dire, avec leur ancien souverain, pour acheter à prix élevé, à la fois leurs privilèges, mais aussi le soutien du Dauphin. En réalité, les Briançonnais profitèrent de cette transaction pour se faire accorder bien d’autres avantages, sécurisés par de nombreuses clauses, qui leur en garantissaient la perpétuité. F. Carlhian-Ribois, écrivit à ce sujet : «Rompant avec la Loi de l’hérédité, le Dauphin a volontairement cédé ses droits et ses privilèges, en signant un contrat unique dans l’histoire, pour faire des Briançonnais des petits princes de la liberté

Il faut signaler qu’à l’époque où fut signée cette Charte, les populations du Briançonnais savaient en grande majorité lire et écrire. Si ce fait est incroyable pour l’époque, il laisse bien présager de quelle minutie et de quel soin particulier, les Briançonnais ont dû faire preuve lors de la rédaction des articles de la Charte. Celle-ci, représenta, en fait, l’aboutissement de près d’un siècle de pratiques selon les préceptes qu’elle décrit, conformément aux accords passés antérieurement, comme celui de 1240. Toutefois, tout cela peut laisser subodorer le fait que les habitants de Briançon et de toute sa région avaient déjà coutume de vivre de la sorte depuis peut-être bien plus longtemps et qu’ils ne les auraient qu’officialisés par la Charte.

Ayant donc ravi tous ses droits féodaux au Dauphin, les Briançonnais se retrouvèrent dans une situation politique et économique infiniment supérieure à celle de tous leurs voisins. On peut en effet dire, sans exagération, qu’ils bénéficiaient alors de droits plus avantageux que ceux de citoyens de divers états soi-disant démocratiques de l’époque actuelle. Les habitants des communautés du Briançonnais, réunis sous une même bannière dite «Grand Escarton de Briançon», «République des Escartons» ou encore «Principauté du Briançonnais», avaient acquis dans la plus pure légalité, une quantité importante de libertés que bien peu d’autres communautés paysannes françaises de l’époque n’auraient jamais pu croire possibles.

Tout d’abord, les Briançonnais obtinrent le statut de Francs-Bourgeois. Cela laissait entendre qu’ils accédaient à un rang social bien plus vénérable que celui de simples paysans ou serfs. Ce statut social les exemptait définitivement de tout service féodal. Ainsi, ils étaient libres, entre autres, de posséder leurs propres fiefs, afin de jouir directement de leurs ressources. Les députés des communautés obtinrent que tous les détenteurs de propriétés foncières seraient dorénavant assujettis à l’impôt ainsi qu’au paiement des taxes destinées à solder la rente annuelle destinée au Dauphin. Cela se solda évidemment par des protestations des nobles qui, ne possédant plus de pouvoir légal sur les sujets briançonnais, préférèrent progressivement quitter la région.

Ayant éliminés les nobles, les citoyens briançonnais s’emparèrent de leurs terres. Ils purent ainsi profiter de tout ce qu’elles pouvaient leur offrir, sans n’avoir à payer les lourdes taxes subies auparavant. La Charte leur accordait également droit de port d’arme, de chasse, de réunion et d’assemblée, ainsi que droit de vote afin d’élire les représentants de leur communauté pour siéger à l’assemblée générale du Grand Escarton. La Charte de 1343 scellait ainsi le destin d’une petite ville déjà assez prospère. Briançon allait donc devenir un carrefour presque inévitable sur la route entre la France et l’Italie. La ville devint un important marché où se parlaient toutes les langues et où circulaient toutes les monnaies des pays alentours. Entre les franchises et les libertés et, l’importance commerciale et stratégique dont elle profitait, Briançon était devenue une ville plus qu’attractive.

De cette Grande Charte du 29 mai 1343 date la totalité des libertés et privilèges que les Briançonnais allaient défendre fièrement et jalousement pendant près de quatre siècles. La Grande Charte fut ainsi très régulièrement confirmée par lettres patentes envoyées à tous les rois de France qui se sont succédés entre Charles V et Louis XVI. Les principales institutions de cette République des Escartons seront traitées plus loin, lors de l’étude de l’aspect de l’autogestion montagnarde.

 

1.2.2.3. Les Guerres de Religion

Les Vaudois étaient les disciples de Pierre Valdès (ou Valdo), un marchand lyonnais qui, voulant retrouver une pureté évangélique, commença à prêcher sa bonne parole auprès des classes populaires lyonnaises. En 1175, il fit traduire la Bible en dialecte franco-provençal, afin d’attirer un nombre plus important de fidèles. Ses disciples, que l’on appela les Vaudois, furent l’objet de multiples persécutions. Etablis dans toute la vallée du Rhône, ils endurèrent parfois de terribles massacres, tels que dans le Lubéron (21 avril 1545).

C’est ainsi qu’ils fuirent vers les montagnes, espérant pouvoir vivre tranquillement, plus à l’écart. Les libertés accordées à la région briançonnaise étaient à cette époque très attractives. Toutefois, les populations locales étant de tradition catholique, elles ne les accueillirent pas de la meilleure façon. Les Vaudois durent, comme les autres protestants, se regrouper en d’importantes communautés, afin de pouvoir exercer librement leur culte. Si un large nombre de leurs descendants vit encore dans ces vallées alpines de nos jours, beaucoup de Vaudois durent à nouveau fuir la région, à la suite de la révocation de l’Edit de Nantes (18 octobre 1685), qui interdisait sévèrement tout autre culte que le Catholicisme. Le Valcluson connut par exemple un important exode de Vaudois vers l’Allemagne. Ceux-ci y demeurent encore à l’heure actuelle. Le plus étonnant est que ces Vaudois expatrié ont repeuplé là-bas des villages, en y vivant sous les préceptes de la Charte de 1343, comme cela se faisait en Valcluson.

Dans la décennie qui suivit la révocation de l’Edit de Nantes, le Briançonnais n’échappa pas à la situation générale de l’époque. Une grande insécurité se fit ressentir dans les campagnes. Dans les Escartons, la présence de nombreux Vaudois aggravait considérablement la situation. Ces derniers s’étaient réfugiés par masses dans les hautes vallées du versant piémontais. Assimilés aux membres des églises réformées (Calvinistes et Huguenots), ils se trouvaient persécutés à la fois par le Piémont et par la France. Le pouvoir du Roi de France fut nettement marqué dans les campagnes à cette époque, si bien que le sceau de Louis XIV orne de nombreux édifices. C’est lui qui ordonna alors la construction de l’église de Fenestrelle, ville comptant de nombreux Vaudois.

Ils constituaient ainsi des communautés de forte concentration dans les vallées du Chabaud, de Germanasque, du Pellice et du Cluson (qui d’ailleurs, se sépara à cette époque de l’escarton d’Oulx pour devenir autonome). Ces vallées se trouvant à l’Ouest de Pignerol sont aujourd’hui encore connues sous le nom de Vallées Vaudoises. De nombreux autres Vaudois vivaient également, en relation étroite avec leurs coreligionnaires situés de l’autre côté des Alpes, dans la vallée de Fressinières et dans le Queyras. Leurs rites religieux s’effectuaient parfois de façon cachée comme à Angrogna, où se trouvait un temple secret aménagé au fond de la forêt.

Comme souvent dans les révoltes des minorités, aux Vaudois (communément appelés les Barbets à l’époque, du nom de leurs prêtres, les «Barbes»), se mêlaient des marginaux, des mendiants ou des brigands de grands chemins, bien loin des préoccupations religieuses. Le Queyras était leur cible privilégiée et de nombreuses chroniques locales relatent leurs méfaits. Assimilés le plus souvent aux Vaudois, ils firent naître de violentes représailles.

Pour se protéger de cet afflux de brigands, Briançon ne possédait qu’une enceinte médiévale construite à la fin du IXème siècle, sous Charles VI. Elle n’était faite que du dernier mur des maisons et s’était vue percée au cours des siècles, de très nombreuses fenêtres. La ville était en outre dépourvue de tout chemin de ronde adapté à la circulation de défenseurs et à la mise en batterie des armes. Seul le château, également de construction médiévale, avait été renforcé d’éléments bastionnés par Lesdiguières dans les années 1590. A l’évidence, Briançon et ses richesses n’était pas à l’abri d’un coup de main des Barbets.

C’est donc dans ce contexte d’insécurité locale que l’on décida en 1689, de doter la ville d’imposants remparts. C’est Hue de Langrune, un ingénieur briançonnais, qui en conçut les plans. Puis, ils furent perfectionnés et renforcés par Vauban, quelques années plus tard. D’autres villages furent ainsi équipés militairement, comme sur tout le front alpin : Exilles, Fenestrelle, Château-Queyras et, hors des Escartons, Mont-Dauphin. La présence militaire fut par la suite permanente dans la région.

Au Sud de l’escarton de Briançon, au niveau du défilé de Pertuis-Rostang, se trouvent encore aujourd’hui, les restes d’une forteresse communément désignée sous le nom de «Mur des Vaudois». De nos jours en ruines, il s’agissait d’une colossale muraille, que l’on retrouve sous le nom de «fortificatio bastide» dans un acte de 1319. Elle fut construite à la fin du XIIIème ou au début du XIVème siècle. Haut de cinq mètres, avec créneaux, chemin de ronde et cerné de trois tours de guet, le mur aboutissait à un château fort. Ce rempart coupait la vallée de part en part, au dessus du village de l’Argentière.

Il servait essentiellement à empêcher l’accès à Briançon aux multiples pillards et brigands venus de Provence convoiter les richesses de la petite cité franche. Le nom de «Mur des Vaudois» lui fut donné pour la première fois au XIXème siècle, dans un guide de A. Joanne, mais cela constitue une erreur. En effet, cette muraille ne fut ni construite par les Vaudois (elle est bien plus ancienne), mais étant assimilés aux brigands, une confusion a été faite. A plusieurs reprises, ces remparts protégèrent le Briançonnais de la progression des épidémies de peste ou de cholera, venues de Marseille (comme en 1348 et en 1720). Cependant, sa principale utilité consistait, selon J. Roman, à arrêter la contrebande de sel qui s’était établie entre Briançon, jouissant de l’exemption de gabelle, et l’Embrunais.

 

1.2.2.4. Le Traité d’Utrecht : une déchirure mal vécue

Le Duc de Savoie, lors de son entrée dans les vallées du Briançonnais, après la prise du fort d’Exilles le 14 août 1708 avait, pour concilier l’esprit des habitants, publié des manifestes qui leur garantissaient le respect de leurs usages. Certains de ces textes, comme celui qui fut publié le 12 septembre de la même année, dans la vallée d’Oulx, ont été perdus. Par contre, voici la teneur de celui du 8 septembre, relatif au sort de la vallée de Pragelas :

«Son Altesse Royale [de Savoie], voulant faire ressentir les effets de sa bonté et de sa douceur à tous les habitants des communautés de la Vallée de Pragelas présentement qu’elle est réunie à ses états et soumise à sa souveraineté, m’a ordonné de leur faire savoir quelles sont ses intentions touchant le règlement de la justice, police et finance de la manière qui s’ensuit :

1°) La justice est administrée en son nom (…) suivant le style et la forme qui se pratiquaient auparavant (…) Le sieur procureur M. Petiti est nommé châtelain de la vallée et fera résidence à Fenestrelle, et exercera sa charge en la manière et aux formes pratiquées par les autres châtelains prédécesseurs.

2°) Et à l’égard de l’économie ou régie des affaires publiques et des communautés, Son Altesse Royale permet de les faire en la matière accoutumée ci-devant.»

Bien que l’on fût alors en pleine guerre de Succession d’Espagne, et sur l’ordre du baron de St-Rémy, la communauté de Bardonnèche lui jura fidélité dès le 2 janvier 1709. Par contre, il semble qu’il attendit la ratification du Traité pour ordonner, le 29 juillet 1713, la prestation de serment de fidélité des habitants de la vallée de Pragelas et autres terres cédées par la France. De même que les communautés de la vallée d’Oulx le prêtèrent entre les mains du général Porte en août 1713.

Car entre temps, en effet, le Traité d’Utrecht était conclu le 11 avril 1713. L’échange de ratification entre les plénipotentiaires de France et de Savoie n’eut lieu que le 6 mai. Louis XIV cédait au Duc de Savoie Victor Amédée II, devenu Roi de Sicile, en échange du Val-des-Monts (Vallée de Barcelonnette), «tout ce qui est à l’Eau Pendante des Alpes du côté du Piémont», c'est-à-dire, les escartons d’Oulx, du Valcluson et de Château-Dauphin.

C’était appliquer le principe militaire de la frontière sur des lignes naturelles, telles que celle du partage des eaux, sans tenir compte des anciennes fédérations montagnardes. Ces vallées dites alors Vallées Cédées, situées par rapport à Briançon «au-delà des Monts», comprenaient trente-deux communautés (trente-trois si l’on ajoute celle de Clavière détachée du Montgenèvre). Cependant, un article du Traité précisait que les divers territoires cédés l’étaient sous condition du respect de leurs franchises, libertés et traditions locales.

C’est donc à la reconnaissance de celles-ci que les habitants concernés s’attachèrent immédiatement, en demandant à leur nouveau souverain, comme ils l’avaient fait à chaque changement de règne auparavant, depuis 1349, la confirmation de la Charte du 29 mai 1343, qui avait depuis plus de quatre siècles, régi leurs rapports avec le pouvoir central.

Ils rédigèrent donc une supplique au nouveau roi, demandant la confirmation de leurs anciens privilèges, en énumérant un à un les avantages dont ils jouissaient : possession de fiefs, dégrèvement de la taille, décharge de toute rente seigneuriale, permission de s’assembler librement pour fixer leurs impositions, élections de leurs syndics et procureurs, de creuser des canaux d’irrigation et de couper du bois, etc. Demandes qui leur furent toutes accordées.

Par suite de l’établissement d’une frontière entre eux, Briançon et le restant du Dauphiné, ils demandèrent le droit de bénéficier de facilités commerciales, comme la libre circulation du bétail à vendre et spécialement pour Exilles et Chaumont, celles des vins. Puis, et ce détail n’est pas des moindres, ils exigèrent le maintien de l’usage de l’idiome français dans les rapports entre l’administration ou la justice et les communautés.

 

1.2.3. Une rupture prononcée

1.2.3.1. La Révolution et la fin des privilèges

Pendant la Révolution française, le Briançonnais a été touché de plein fouet par le vent de réformes et d’abolitions de tout ce qui caractérisait l’ancien régime. En s’empressant de désigner leurs députés pour les représenter à Vizille et à Romans, les Briançonnais les sommèrent de s’employer pour la défense des intérêts généraux, tout en veillant soigneusement à la conservation de leurs privilèges. Le 7 novembre 1788, les représentants des Communautés du Briançonnais firent signer au secrétaire des Etats Généraux les protestations contre les articles du règlement des trois ordres qui portaient atteinte à leurs franchises.

Ces protestations eurent cependant le sort que leur assignait la nouvelle organisation politique de la France. En mai 1790, les Briançonnais envoyèrent à l’Assemblée Nationale une adresse d’adhésion au nouveau régime. C’était la fin de la République des Escartons. Les Briançonnais préférèrent se résoudre tout de suite plutôt qu’entrer dans un conflit meurtrier et sans espoir (comme ce fut le cas en Haute Provence et en Ubaye, le dernier bastion des royalistes). Dans les Vallées Cédées au Traité d’Utrecht, ces principes perdurèrent encore pendant neuf ans, jusqu’à l’annexion du Piémont par la France (depuis peu dirigée par Bonaparte), en 1799.

Par la suite, Briançon devint sous-préfecture du département des Hautes-Alpes, sous la dépendance de Gap. Briançon perdit alors une grande partie de son rayonnement politique et économique. Toutefois, jusqu’à la fin des guerres napoléoniennes, déjà fort bien aménagée par Vauban au XVIIème siècle, Briançon devint un point stratégique sans équivalent. Dès 1789, des milices armées et organisées occupèrent la place forte. Briançon ne fut jamais prise et repoussa à plusieurs reprises les assauts des armées piémontaises (1792, 1795 et 1815, après un blocus de trois mois). En 1799, après l’invasion du Piémont par les Russes et les Autrichiens, les Briançonnais opérèrent eux-mêmes l’approvisionnement de leur ville, ainsi que le ravitaillement des troupes qui occupaient les points culminants et les places fortes plus petites.

Les Briançonnais affirmèrent leur vaillance et donnèrent les preuves irréfutables de leur dévouement à la patrie française lors de tous les mouvements de troupes qui furent continuels sur la frontière des Alpes, de la Révolution jusqu’à la bataille de Marengo (1800) puis, sous le règne de Napoléon Ier. Ainsi, pendant la période qui suivit immédiatement la suppression de leurs privilèges, les habitants des vallées du Briançonnais firent preuve d’un esprit patriotique et combatif. Habitués à une longue tradition d’usage des valeurs de liberté et d’égalité, ils ne virent pas vraiment mal les changements politiques. De la même manière, ils ne prirent pas part à la griserie révolutionnaire qui ensanglanta le reste de la France : l’autonomie complète dont ils bénéficièrent jusqu’en 1790, les avait façonné pour une indépendance de caractère. Briançon déjà stratégiquement importante devint au fil des guerres déchirant l’Europe entre les XVIIème et XIXème siècles, une place forte incontournable, avec une occupation militaire des plus importantes, notamment avec le bataillon des chasseurs alpins.

 

1.2.3.2. Les Vallées Cédées oubliées

En 1798, le royaume de Piémont était annexé à la France avec la Savoie, par Bonaparte, avec soumission aux lois générales de la République. Les dites Vallées Cédées redevinrent françaises mais restèrent séparées de leur centre historique et économique de Briançon. La vallée d’Oulx fut incluse à l’arrondissement de Suse, celle du Cluson, à Pignerol et celle de Château-Dauphin, à Saluces (Saluzzo).

                Ainsi, le village d’Oulx perdit son importance en tant que centre religieux et intellectuel, en ne devenant qu’un simple chef-lieu de canton. Les institutions des Escartons appliquées jusqu’alors, perdirent également leur fonction officielle, mais les habitants continuèrent vraisemblablement à vivre selon certains de ces préceptes dans la gestion de la vie quotidienne.

Résistant au pouvoir napoléonien avec le Traité de Vienne (1815), et en harmonie avec la paix signée à Paris l’année précédente, les Vallées Cédées retombèrent sous la domination de la maison de Savoie, intégrées au Royaume de Piémont et Sardaigne. En France, la monarchie était revenue et Napoléon Ier expulsé de son trône. Les Vallées Cédées ne cessèrent de réclamer un retour à leurs institutions et leur autonomie d’antan, mais n’obtinrent aucune attention de la part du roi Victor-Emmanuel Ier, soucieux de garder la main mise sur la frontière française. Le 14 janvier 1920, la cour de Turin accorda certains privilèges fiscaux à la Savoie et au Val d’Aoste, mais rien aux Vallées Cédées. Et évidemment, quand fut abordée en 1859, lors du traité de Zurich mettant fin à la guerre austro-franco-sarde, la question du rattachement de la Savoie à la France, les habitants des Vallées Cédées, espérant un vote dans lequel on leur proposerait à eux aussi de redevenir français, se virent victimes du triste sort de ne même pas être évoqués dans les négociations. La Savoie fut incorporée à la France le 24 mars 1860, après plébiscite, alors que les Vallées Cédées devenaient italiennes quelques mois plus tard.

Avec l’unité italienne justement, les Vallées Cédées perdirent l’usage de la langue française, malgré les protestations et avec elle, virent leurs noms respectifs prendre des couleurs toscanes. Avec leurs personnalités, elles perdirent leur dénomination politico-géographique et briançonnaise d’Escartons d’Oulx, du Cluson ou de Pragelas et de Château-Dauphin (termes encore utilisés jusqu’alors), au profit de noms en italien, plus fédérateurs : Alta Val Susa, Val Chisone et Val Varaita.  Alors que l’Italie naissait, la patrie briançonnaise déjà très fortement diminuée, s’éteignit.  

 

1.2.3.3. Le drame de la Seconde Guerre Mondiale

Avec l’avènement du fascisme en Italie (1922), un important mouvement d’émigration eut lieu vers la France (ses prémices s’accomplirent déjà après la réunification italienne en 1861). Briançon fut évidemment une destination phare pour les habitants des Vallées Cédées. En 1939, la déclaration de guerre de l’Italie vers la France fut ressentie de façon dramatique. Un nouveau mouvement d’émigration s’exécuta, avec parfois expatriation définitive, très souvent suivie d’une naturalisation française. Les combats ne durèrent pas très longtemps en Briançonnais (le fort du Chaberton, à cheval sur la frontière et alors encore italien, fut bombardé en juin 1940).

Le 24 novembre 1943, le Mémorandum d’Alger du Général De Gaulle prévoyait l’annexion de nombreux territoires frontaliers considérés comme ethniquement français : le Chaberton (au dessus de Montgenèvre), le Montcenis et le Fréjus, mais également le Val d’Aoste, la vallée de Tende et les trois anciens escartons briançonnais se trouvant du côté piémontais. Il prévoyait pour ces trois derniers, un plébiscite qui, en cas de refus aurait été conclu par une demande à l’Italie de leur concéder un statut spécial. Ces revendications furent soutenues du côté italien, par un mouvement nommé le GAD (Groupe d’Anciens Dauphinois). Leurs revendications étaient claires :

         «Les Alpes ne doivent plus être une barrière entre frères. Nous des vallées Dauphinoises n’avons pas à rougir, car nous n’avons jamais changé de couleur. Notre âme a toujours été Française. LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE trois mots qui synthétisent nos aspirations.»

Le 25 janvier 1945, l’Etat Major de la Défense Nationale du Gouvernement provisoire de la France décida de reprendre un territoire bien plus vaste, descendant jusqu’à Turin et Ivrée, afin de relier le Val d’Aoste. L’Armée des Alpes passa donc le Montgenèvre à la fin du mois de mars et occupa toute la vallée de la Doire Ripaire jusqu’à Suse et le Valcluson jusqu’à Fenestrelle. On a pu leur reprocher d’avoir eu une attitude plus colonisatrice que libératrice… Certains actes commis, tels que brûler le drapeau italien, n’étaient pas vraiment légitimes. En ces temps de fin de guerre, la conquête effrénée de nouveaux territoires ne va pas en faveur des intérêts du pays. Et c’est proprement cela qui fut retenu lors des négociations entre les grands vainqueurs, pas les aspirations des habitants des Vallées Cédées.

Les Américains, non disposés à subir les initiatives ambitieuses du Général De Gaulle, sommèrent la France de cesser immédiatement ce qu’ils qualifiaient de violation des frontières et contraignirent De Gaulle à ordonner l’évacuation de ses troupes. Le 10 février 1947, les Anglais et les Américains jugèrent que les revendications françaises n’étaient pas valides, suite aux protestations répétées du nouveau gouvernement italien. Le Traité de Paris conclut l’affaire en accordant à la France uniquement les zones du Chaberton, de la Vallée Etroite, du Montcenis et de Tende, et laissant la frontière plus ou moins là où elle était avant la guerre, sur la ligne du partage des eaux.

Les Vallées Cédées restèrent donc définitivement italiennes. Leurs populations n’en sont toutefois pas moins attachées à la France, ou plutôt à la ville de Briançon, notamment, par la conservation de nombreuses anciennes traditions des escartons.

 

1.2.3.4. Briançon à l’heure de l’Europe

De nos jours, Briançon demeure plus que jamais une importante ville européenne. Sa position de ville frontalière en fait plus encore que par le passé, un carrefour clé des Alpes sur la route de l’Italie. Si d’autres voies de passage ont été ouvertes à travers les Alpes depuis près d’un siècle (Tunnel du Fréjus, Tunnel du Mont-blanc), le Col de Montgenèvre est le col le plus fréquenté de la partie occidentale des Alpes, avec une importance  comparable à celle du Brenner, du Perthus ou du St-Gautthard. Le projet d’un tunnel ferroviaire sous le Montgenèvre confirme en effet l’importance de ce passage. L’important trafic qui transite soit, par le Col de Montgenèvre, soit par le tunnel du Fréjus, offre au Briançonnais de nombreuses activités. Une autoroute a désormais désenclavé la vallée d’Oulx et la nouvelle route montant vers Montgenèvre, avec les déviations de Césanne et d’Oulx, contribue à en améliorer la circulation.

Avec l’ouverture des frontières, le Briançonnais semble retrouver une unité perdue depuis plusieurs siècles. De part et d’autre de la frontière, chacun profite de ce que peut lui offrir le frère transalpin. Ainsi, les italiens viennent se faire soigner ou skier à Briançon alors que les français vont faire le plein ou acheter leurs cigarettes de l’autre côté de la frontière. Cependant, certains rapports franco-italiens existaient déjà bien avant l’ouverture des frontières. Le secours en montagne était déjà d’organisation franco-italienne (en Briançon et Bardonnèche) par exemple.

Sur tous les plans, l’ouverture des frontières est bénéfique à la région. Elle favorise et facilite l’échange, que ce soit sur le plan économique, culturel ou tout simplement humain. L’organisation des Jeux Olympiques de Turin en 2006 offre le moyen de faire reconnaître la richesse du patrimoine local au reste du monde et les retombées pourraient être importantes. La culture occitane est en pleine explosion du côté italien. De nombreuses manifestations culturelles sont à l’honneur et le patrimoine local et historique semble protégé. Du côté français en revanche, la mémoire des Escartons peine à reparaître. Les acteurs italiens semblent être d’une importance clé que les français ne doivent pas négliger. En effet, dans certains domaines, notamment en ce qui concerne les patois, cette main tendue est à saisir car c’est l’ultime chance. Chaque Briançonnais en a conscience et dans ces circonstances, il faut aller vite.

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2005, Zlang. Section Urquinaona